Textes sur Le Travail

Les apologistes du travail Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges des actes impersonnels et conformes à l'intérêt général : la crainte de tout ce qui est individuel. On se rend maintenant très bien compte, à l'aspect du travail — c'est-à-dire de ce dur labeur du matin au soir — que c'est là la meilleure police, qu'elle tient chacun en bride et qu'elle s'entend vigoureusement à entraver le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance. Car le travail use la force nerveuse dans des proportions extraordinaires, et la soustrait à la réflexion, à la méditation, aux rêves, aux soucis, à l'amour et à la haine, il place toujours devant les yeux un but minime et accorde des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société, où l'on travaille sans cesse durement, jouira d'une plus grande sécurité : et c'est la sécurité que l'on adore maintenant comme divinité suprême. — Et voici (ô épouvante !) que c'est justement le « travailleur » qui est devenu dangereux ! Les « individus dangereux » fourmillent ! Et derrière eux il y a le danger des dangers - l'individuum ! Aurore, livre III, § 173, Les apologistes du travail

 

 

L'ouvrier s'appauvrit d'autant plus qu'il produit plus de richesse, que sa production croît en puissance et en volume. L'ouvrier devient une marchandise. Plus le monde des choses augmente en valeur, plus le monde des hommes se dévalorise ; l'un est en raison directe de l'autre. Le travail ne produit pas seulement des marchandises ; il se produit lui-même et produit l'ouvrier comme une marchandise dans la mesure même où il produit des marchandises en général. Cela revient à dire que le produit du travail vient s'opposer au travail comme un être étranger, comme une puissance indépendante du producteur. Le produit du travail est le travail qui s'est fixé, matérialisé dans un objet, il est la transformation du travail en objet, matérialisation du travail. La réalisation du travail est sa matérialisation. Dans les conditions de l'économie politique, cette réalisation du travail apparaît comme la déperdition de l'ouvrier, la matérialisation comme perte et servitude matérielles, l'appropriation comme aliénation, comme dépouillement. (...) Toutes ces conséquences découlent d'un seul fait : l'ouvrier se trouve devant le produit de son travail dans le même rapport qu'avec un objet étranger. Cela posé, il est évident que plus l'ouvrier se dépense dans son travail, plus le monde étranger, le monde des objets qu'il crée en face de lui devient puissant, et que plus il s'appauvrit lui-même, plus son monde intérieur devient pauvre, moins il possède en propre. C'est exactement comme dans la religion. Plus l'homme place en Dieu, moins il conserve en lui-même. L'ouvrier met sa vie dans l'objet, et voilà qu'elle ne lui appartient plus, elle est à l'objet. Plus cette activité est grande, plus l'ouvrier est sans objet. Il n'est pas ce qu'est le produit de son travail. Plus son produit est important, moins il est lui-même. La dépossession de l'ouvrier au profit de son produit signifie non seulement que son travail devient un objet, une existence extérieure, mais que son travail existe en dehors de lui, indépendamment de lui, étranger à lui, et qu'il devient une puissance autonome face à lui. La vie qu'il a prêtée à l'objet s'oppose à lui, hostile et étrangère.   Marx Manuscrits de 1844

 

Le maître se rapporte médiatement à la chose par l’intermédiaire de l’esclave l’esclave, comme conscience de soi en général, se comporte négativement à l’égard de la chose et la supprime; mais elle est en même temps indépendante pour lui, il ne peut donc par son acte de nier venir à bout de la chose et l’anéantir; l’esclave la transforme donc seulement par son travail. Inversement, par cette médiation, le rapport immédiat devient pour le maître la pure négation de cette même chose ou la jouissance ; ce qui n’est pas exécuté par le désir est exécuté par la jouissance du maître; en finir avec la chose : l’assouvissement dans la jouissance. Cela n’est pas exécuté par le désir à cause de l’indépendance de la chose; mais le maître, qui a interposé l’esclave entre la chose et lui, se relie ainsi seulement à la dépendance de la chose, et purement en jouit. Il abandonne le côté de l’indépendance de la chose à l’esclave, qui l’élabore. Hegel, la Phénoménologie de l’Esprit (1807), traduction de J. Hyppolite, Ed. Aubier, 1947, p. 162.

 

Ce qui définit l’homme n’est pas la capacité de créer une seconde nature, - économique, sociale, culturelle -, au delà de la nature biologique, c’est plutôt celle de dépasser les structures créées pour en créer d’autres. Et ce mouvement est déjà visible dans chacun des produits particuliers du travail humain. Un nid est un objet qui n’a de sens que par rapport à un comportement possible de l’individu organique et, si le singe cueille une branche pour atteindre un but, c’est qu’il est capable de conférer à un objet de la nature une valeur fonctionnelle. Mais le singe n’arrive guère à construire des instruments qui serviraient seulement à en préparer d’autres, et nous avons vu que, devenue pour lui un bâton, la branche d’arbre est supprimée comme telle, ce qui revient à dire qu’elle n’est jamais possédée comme un instrument dans le sens plein du mot. Dans les deux cas, l’activité animale révèle ses limites: elle se perd dans les transformations réelles qu’elle opère et ne peut les réitérer. au contraire, pour l’homme, la branche d’arbre devenue bâton restera justement une branche-d’arbre-devenue-bâton, une même «  chose » dans deux fonctions différentes, visible «  pour lui » sous une pluralité d’aspects. Ce pouvoir de choisir et de varier les points de vue lui permet de créer des instruments, non pas sous la pression d’une situation de fait, mais pour un usage virtuel et en particulier pour en fabriquer d’autres. Le sens du travail humain est donc la reconnaissance, au delà du milieu actuel, d’un monde de choses visible pour chaque je sous une pluralité d’aspects, la prise de possession d’un espace et d’un temps indéfini. Merleau-Ponty

 

 

 

 

Le Maître force l’esclave à travailler. Et en travaillant , l’Esclave devient maître de la nature. Or, il n’est devenu l’Esclave du Maître que parce que, au prime abord il était l’esclave de la nature, en se solidarisant avec elle et en se subordonnant à ses lois par l’acceptation de l’instinct de conservation. En devenant par le travail maître de la nature, l’Esclave se libère donc de sa propre nature, de son propre instinct qui le liait à la nature et qui faisait de lui l’Esclave du Maître. En libérant l’Esclave de la nature, le travail le libère donc aussi de lui-même, de sa nature d’Esclave: il le libère du Maître. Dans le monde naturel, donné, brut, l’Esclave est esclave du maître. Dans le monde technique, transformé par son travail, il règne - ou, du moins, régnera un jour - en Maître absolu. Et cette maîtrise qui naît du travail, de la transformation progressive du monde donné et de l’homme donné dans ce monde, sera tout autre chose que la maîtrise « immédiate » du Maître. L’avenir et l’histoire appartiennent donc non pas au Maître guerrier, qui ou bien meurt ou bien se maintient indéfiniment dans l’identité avec soi-même, mais à l’Esclave travailleur. Celui-ci, en transformant le Monde donné par son travail, transcende le donné et ce qui est déterminé en lui-même par ce donné ; il se dépasse donc, en dépassant aussi le Maître qui est lié au donné qu’il laisse - ne travaillant pas - intact. Si l’angoisse de la mort incarné pour l’Esclave dans la personne du Maître guerrier est la condition sine qua non du progrès historique, c’est uniquement le travail de l’Esclave qui le réalise et le parfait. Kojève, Introduction à la lecture de Hegel

  

  

 

 

"Tu travailleras à la sueur de ton front !"  Cette malédiction, Adam la reçut de la bouche de Jéhovah, et c'est bien ainsi qu'Adam Smith entend le travail ; quant au « repos » il serait identique à la liberté et au « bonheur ». C'est le moindre souci de Smith que « dans son état normal de santé, de force, d'activité, d'habileté, de dextérité », l'individu ait également besoin d'une quantité normale de travail qui mette fin à son repos. Il est vrai que la mesure du travail semble venir de l'extérieur, dictée par les obstacles à surmonter en fonction du but à atteindre. Il ne soupçonne pas non plus que le renversement de ces obstacles constitue en soi une affirmation de liberté ; il ne voit aucunement la réalisation de soi, l'objectivation du sujet, donc sa liberté concrète qui s'actualise précisément dans le travail. Sans doute Smith a raison lorsqu'il dit que dans ses formes historiques : esclavage, corvée, salariat, le travail est toujours répulsif, qu'il apparaît toujours comme une « contrainte extérieure », et qu'en face de lui, le non travail est « liberté » et « bonheur ». Cela est doublement vrai pour un travail plein de contradictions, un travail qui n'a pas encore su créer les conditions objectives et subjectives (...) qui le rendraient « attractif », propice à l'autoréalisation de l'individu...  
Marx, Principes d'une critique de l'économie politique.