Textes sur Le Temps

 

Texte 1 : une variation physiologique du temps

 

Intuitivement nous nous rendons bien compte que la valeur du temps n'est pas la même pour un insecte éphémère qui vit quelques jours, et pour l'homme qui vit jusqu'à quatre-vingts ou cent ans. Le rythme des réactions n'est pas identique. Et pouvonsnous affirmer que cette valeur est la même au début et à la fin de la vie humaine ? L'expérience nous enseigne que le temps "semble" s'écouler plus vite à mesure que nous avançons en âge. S'agitil là d'une illusion, ou bien au contraire d'une réalité biologiques

 A la suite d'une longue série de recherches et d'expériences commencées pendant la guerre de 1 9 1 4 1 9 1 8, nous avons réussi à montrer que la vitesse de cicatrisation des plaies variait en fonction de la surface de la plaie et de l'âge du blessé. Nous aboutîmes à une formule mathématique simple dans laquelle un seul coefficient exprimait cette double relation, et flous appe­lâmes ce coefficient " I ‘indice de cicatrisation " (...).

 L'activité réparatrice des tissus varie considérable­ment au cours de la vie : elle est cinq fois plus grande à l'âge de dix ans qu'à soixante ans. Schématiquement, une plaie qui se cicatrise en vingt jours chez un enfant de dix ans, se cicatrisera environ en trente et un jours chez un homme de vingt ans, en quarante et un jours chez l'homme de trente ans, en cinquantecinq jours s'il a quarante ans, en soixantedixhuit jours s'il a cinquante ans et en cent jours s'il a soixante ans. L'activité diminue donc très rapidement (...).

Cela signifie qu'à des âges différents il faut  des temps différents pour accomplir le même travail P. Lecomte du Noüy, Entre croire et savoir Coll. l 'Esprit et la main, Hermannl, 1964, pp. 294298

 

 

 

Texte 2 : La réalité du temps comme durée nous échappe parce que nous sommes obsédés par l’espace.

 

« La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s'abstient d'établir une séparation entre l'état présent et les états antérieurs. Il n'a pas besoin, pour cela, de s'absorber tout entier dans la sensation ou l'idée qui passe, car alors, au contraire, il cesserait de durer. Il n'a pas besoin non plus d'oublier les états antérieurs : il suffit qu'en se rappelant ces états il ne les juxtapose pas à l'état actuel comme un point à un autre point, mais les organise avec lui, comme il arrive quand nous nous rappelons, fondues pour ainsi dire ensemble, les notes d'une mélodie. Ne pourrait-on pas dire que, si ces notes se succèdent, nous les apercevons néanmoins les unes dans les autres, et que leur ensemble est comparable à un être vivant, dont les parties, quoique distinctes, se pénètrent par l'effet même de leur solidarité ? La preuve en est que si nous rompons la mesure en insistant plus que de raison sur une note de la mélodie, ce n'est pas sa longueur exagérée, en tant que longueur, qui nous avertira de notre faute, mais le changement qualitatif apporté par-là à l'ensemble de la phrase musicale. On peut donc concevoir la succession sans la distinction, et comme une pénétration mutuelle, une solidarité, une organisation intime d'éléments, dont chacun, représentatif du tout, ne s'en distingue et ne s'en isole que pour une pensée capable d'abstraire. Telle est sans aucun doute la représentation que se ferait de la durée un être à la fois identique et changeant, qui n'aurait aucune idée de l'espace. Mais familiarisés avec cette dernière idée, obsédés même par elle, nous l'introduisons à notre insu dans notre représentation de la succession pure ; nous juxtaposons nos états de conscience de manière à les apercevoir simultanément, non plus l'un dans l'autre, mais l'un à côté de l'autre ; bref, nous projetons le temps dans l'espace, nous exprimons la durée en étendue, et la succession prend pour nous la forme d'une ligne continue ou d'une chaîne, dont les parties se touchent sans se pénétrer. » BERGSON Essai sur les données immédiates de la conscience, chapitre II, de la multiplicité des états de conscience, L'idée de durée.

 

Texte 3 : Le temps est une forme a priori de la sensibilité

 

a) Le temps n’est pas quelque chose qui existe en soi, ou qui soit inhérent aux choses comme une détermination objective, et qui, par conséquent, subsiste, si l’on fait abstraction de toutes les conditions subjectives de leur intuition ; dans le premier cas, en effet, il faudrait qu’il fût quelque chose qui existât réellement sans objet réel. Mais dans le second cas, en qualité de détermination ou d’ordre inhérent aux choses elles-mêmes, il ne pourrait être donné avant les objets comme leur condition, ni être connu et intuitionné a priori par des propositions synthétiques; ce qui devient facile, au contraire, si le temps n’est que la condition subjective sous laquelle peuvent trouver place en nous toutes les intuitions. Alors, en effet, cette forme de l’intuition intérieure peut être représentée avant les objets et, par suite, a priori.

 

b) Le temps n’est autre chose que la forme du sens interne, c’est-à-dire de l’intuition de nous-mêmes et de notre état intérieur. En effet, le temps ne peut pas être une détermination des phénomènes extérieurs, il n’appartient ni à une figure, ni à une position, etc. ; au contraire, il détermine le rapport des représentations dans notre état interne. Et, précisément parce que cette intuition intérieure ne fournit aucune figure, nous cherchons à suppléer à ce défaut par des analogies et nous représentons la suite du temps par une ligne qui se prolonge à l’infini et dont les diverses parties constituent une série qui n’a qu’une dimension, et nous concluons des propriétés de cette ligne à toutes les propriétés du temps, avec cette seule exception que les parties de la première sont simultanées, tandis que celles du second sont toujours successives. Il ressort clairement de là que la représentation du temps lui-même est une intuition, puisque tous ses rapports peuvent être exprimés par une intuition extérieure.

 

KANT Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale, première section.

 

 

 

Texte 4 L’importance de la compréhension culturelle du temps.

 

« On commence enfin à connaître et à comprendre la valeur du mythe tel qu’elle a été élaborée par les sociétés « primitives » et archaïques, c’est-à-dire par les groupes humains où le mythe se trouve être le fondement même de la vie sociale et de la culture. Or, un fait nous frappe dès l’abord : pour de telles sociétés, le mythe est censé exprimer la vérité absolue, parce qu’il raconte une histoire sacrée, c’est-à-dire une révélation trans-humaine qui a eu lieu à l’aube du Grand Temps, dans le temps sacré des commencements (in illo tempore). Étant réel et sacré, le mythe devient exemplaire et par conséquent répétable, car il sert de modèle, et conjointement de justification, à tous les actes humains. En d’autres termes, un mythe est une histoire vraie qui s’est passée au commencement du Temps et qui sert de modèle aux comportements des humains. En imitant les actes exemplaires d’un dieu ou d’un héros mythique, ou simplement en racontant leurs aventures, l’homme des sociétés archaïques se détache du temps profane et rejoint magiquement le Grand Temps, le temps sacré.  Comme on le voit, il s’agit d’un renversement total des valeurs : tandis que le langage courant confond le mythe avec les « fables », l’homme des sociétés traditionnelles y découvre, au contraire, la seule révélation valable de la réalité. » Mircea Eliade, aspects du mythe, 1957

 

Texte 5 : l’occultation de la mort

 

"Des inconnus "meurent" chaque jour à chaque heure. "La mort" se rencontre comme un événement bien connu qui se produit dans le monde. En tant que telle, elle se maintient dans l'insurprenance qui caractérise ce qui se rencontre quotidiennement. Le on s'est déjà assuré aussi pour cet événement d'une explication. Les propos tenus à son sujet, qu'ils soient clairement exprimés ou le plus souvent restreints à de "fugitives" allusions, reviennent à dire : on finit bien un jour par mourir mais pour le moment nous-on demeure à l'abri.

     L'analyse du mot "on meurt" révèle sans équivoque le genre d'être de l'être quotidien vers la mort. Celle-ci est entendue dans des propos de ce genre comme quelque chose de vague qui doit avant tout débarquer de quelque part mais dans l'immédiat n'est pas encore là-devant pour un individu donné et n'a donc rien de menaçant. Le "on meurt" répand l'opinion que la mort frappe, si l'on peut dire, le on. L'explication publique du Dasein dit : "on meurt" parce que tout un chacun et nous-on peut s'en convaincre : ce n'est chaque fois justement pas moi ; car ce on n'est Personne. Le "trépas" est ramené au niveau d'un événement qui frappe sans doute le Dasein mais ne concerne spécialement personne.

     S'il est un cas où l'équivoque est consubstantielle au on-dit, c'est bien dans cette façon de parler de la mort. Le trépas qui, sans délégation possible, est essentiellement à moi, est reconverti en un événement se produisant publiquement qui rencontre le on. La façon d'en parler qui a ce caractère parle de la mort comme d'un "cas" se produisant constamment. Elle le fait passer pour quelque chose de toujours déjà "réel" et en voile le caractère de possibilité ; elle voile donc par là même les moments qui en font partie et la rendent sans relation et indépassable. Grâce à ce genre d'équivoque, le Dasein s'expose à se perdre dans le on par rapport à un pouvoir-être insigne appartenant au soi-même le plus propre. Le on donne le droit de se dissimuler l'être vers la mort en ce qu'il a de plus propre ; et il augmente la tentation de se le dissimuler.

HEIDEGGER L'Etre et Temps, dans Qu'est-ce que la métaphysique ? Gallimard, pp 307-308

 

 

 

Texte 6 : le rythme de vie qu’indique la mort

 

« Le sérieux comprend que si la mort est une nuit, la vie est le jour, que si l'on ne peut travailler la nuit, on peut agir le jour, et comme le mot bref de la mort, l'appel concis, mais stimulant de la vie, c'est : aujourd'hui même. Car la mort envisagée dans le sérieux est une source d'énergie comme nulle autre ; elle rend vigilant comme rien d'autre. La mort incite l'homme charnel à dire : « Mangeons et buvons, car demain, nous mourrons ». Mais c'est là le lâche désir de vivre de la sensualité, ce méprisable ordre des choses où l'on vit pour manger et boire, et où l'on ne mange ni ne boit pour vivre. L'idée de la mort amène peut-être l'esprit plus profond à un sentiment d'impuissance où il succombe sans aucun ressort ; mais à l'homme animé de sérieux, la pensée de la mort donne l'exacte vitesse à observer dans la vie, et elle lui indique le but où diriger sa course. Et nul arc ne saurait être tendu ni communiquer à la flèche sa vitesse comme la pensée de la mort stimule le vivant dont le sérieux tend l'énergie. Alors le sérieux s'empare de l'actuel aujourd'hui même ; il ne dédaigne aucune tâche comme insignifiante ; il n'écarte aucun moment comme trop court. »  Sur une tombe, in Kierkegaard, l'existence, p. 212, PUF.

 

  

 

Texte 7, La fuite du temps, signe de notre misère.

 

Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt: si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient ; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste.

C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige ; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et, si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin: le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais  PASCAL, Pensées 172

 

 

 

 

 

 

 

Texte 8 : Le mythe de l’éternel retour

 

« Qu'arriverait-il si, de jour ou de nuit un démon te suivait une fois dans la plus solitaire de tes retraites, et te disait : "Cette vie, telle que tu l'as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois ; et il n'y aura en elle rien de nouveau, au contraire. Il faut que chaque douleur et chaque joie, chaque pensée et chaque soupir, tout l'infiniment grand et l'infiniment petit de ta vie, reviennent pour toi, et tout cela dans la même suite et le même ordre et aussi cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et aussi cet instant et moi-même. L'éternel sablier de l'existence sera toujours retourné de nouveau, - et toi avec lui, poussière des poussières ". Ne te jetterais-tu pas contre terre en grinçant des dents et ne maudirais-tu pas le démon qui parlerait ainsi ? Ou bien as-tu déjà vécu l'instant prodigieux où tu lui répondrais : " Tu es un dieu, et jamais je n'ai entendu parole plus divine. » (Le Gai Savoir, Livre IV, § 341).

 

 

« Si cette pensée prenait corps en toi, elle te transformerait peut-être, mais peut-être aussi t'anéantirait-elle ; la question " veux-tu cela encore une fois et une quantité innombrable de fois ", cette question, en tout et pour tout, pèserait sur toutes tes actions d'un poids formidable. Comme il te faudrait alors aimer la vie, comme il faudrait que tu t'aimes toi-même, pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation ! » Ainsi parlait Zarathoustra.

 

 

Texte 9 : La joie comme expérience  d’une existence consciente désirable.  

 

« La joie est la condition nécessaire, sinon de la vie en général, du moins de la vie menée ne conscience et connaissance de cause. Car elle consiste en une folie qui permet paradoxalement – et est seule à le permettre – d’éviter toutes les autres folies, de préserver de l’existence névrotique et du mensonge permanent. A ce titre elle constitue la grande et unique règle du « savoir vivre ». Or il n’est rien de plus dur ni de plus malaisé –rien qui ne paraisse plus compromis d’avance – qu’un tel savoir. On connaît sur ce cas le diagnostic célèbre de Montaigne : «   il n’est rien de si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ».  La simple prise en considération de la réalité, le simple exercice de la réflexion suffisent ici à décourager tout effort, - sauf s’il s’y mêle l’assistance de la joie qui, telle celle du Dieu pascalien, vient se substituer aux forces défaillantes pour faire triompher, in extremis et contre toute attente, la cause la plus faible (…) Reste que ce secours de la joie demeure à jamais mystérieux, impénétrable aux yeux mêmes de celui qui en éprouve l’effet bienfaisant. Car au fond rien n’a changé pour lui et il n’en sait pas plus long qu’avant : il n’a aucun argumenta nouveau à invoquer en faveur de l’existence, il est toujours parfaitement incapable de dire pourquoi ni en vue de quoi qui il vit, - et cependant il tient désormais la vie pour indiscutablement et éternellement désirable. » Rosset, La force majeure, 1983