Le discours du représentant de Big Brother

" Vous êtes une paille dans l’échantillon, Winston, une tache qui doit être effacée. Est-ce que je ne viens pas de vous dire que nous sommes différents des persécuteurs du passé ? Nous ne nous contentons pas d’une obéissance négative, ni même de la plus abjecte soumission. Quand, finalement, vous vous rendez à nous, ce doit être de votre propre volonté. Nous ne détruisons pas l’hérétique parce qu’il nous résiste. Tant qu’il nous résiste, nous ne le détruisons jamais. Nous le convertissons. Nous captons son âme, nous lui donnons une autre forme. Nous lui enlevons et brûlons tout mal et toute illusion. Nous l’amenons à nous, pas seulement en apparence, mais réellement, de cœur et d’âme. Avant de le tuer, nous en faisons un des nôtres. Il nous est intolérable qu’une pensée erronée puisse exister quelque part dans le monde, quelque secrète et impuissante qu’elle puisse être. Nous ne pouvons permettre aucun écart, même à celui qui est sur le point de mourir. Anciennement, l’hérétique qui marchait au bûcher était encore un hérétique, il proclamait son hérésie, il exultait en elle. La victime des épurations russes elle-même pouvait porter la rébellion enfermée dans son cerveau tandis qu’il descendait l’escalier, dans l’attente de la balle. Nous, nous rendons le cerveau parfait avant de le faire éclater. Le commandement des anciens despotismes était : « Tu ne dois pas. » Le commandement des totalitaires était : « Tu dois. » Notre commandement est : « Tu es. » Aucun de ceux que nous amenons ici ne se dresse plus jamais contre nous. Tous sont entièrement lavés. Même ces trois misérables traîtres en l’innocence desquels vous avez un jour cru – Jones, Aaronson et Rutherford – finalement, nous les avons brisés. J’ai moi-même pris part à leur interrogatoire. Je les ai vus graduellement s’user, gémir, ramper, pleurer et à la fin ce n’était ni de douleur ni de crainte, c’était de repentir. Quand nous en avons eu fini avec eux, ils n’étaient plus que des écorces d’hommes. Il n’y avait plus rien en eux que le regret de ce qu’ils avaient fait et l’amour pour Big Brother. Il était touchant de voir à quel point ils l’aimaient. Ils demandèrent à être rapidement fusillés pour pouvoir mourir alors que leur esprit était encore propre."Georges Orwell 1984 Livre 3 ch.II

 

 

 

 

 

La dictature morale de la majorité

"Les princes avaient pour ainsi dire matérialisé la violence; les républiques démocratiques de nos jours l'ont rendue tout aussi intellectuelle que la volonté humaine qu'elle veut contraindre. Sous le gouvernement absolu d'un seul, le despotisme, pour arriver à l'âme, frappait grossièrement le corps; et l'âme, échappant à ces coups, s'élevait glorieuse au-dessus de lui; mais dans les républiques démocratiques, ce n'est point ainsi que procède la tyrannie; elle laisse le corps et va droit à l'âme. Le maître n'y dit plus: Vous penserez comme moi, ou vous mourrez; il dit: Vous êtes libre de ne point penser ainsi que moi; votre vie, vos biens, tout vous reste; mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous. Vous garderez vos privilèges à la cité, mais ils vous deviendront inutiles; car si vous briguez le choix de vos concitoyens, ils ne vous l'accorderont point, et si vous ne demandez que leur estime, ils feindront encore de vous la refuser. Vous resterez parmi les hommes, mais vous perdrez vos droits à l'humanité. Quand vous vous approcherez de vos semblables, ils vous fuiront comme un être impur; et ceux qui croient à votre innocence, ceux-là mêmes vous abandonneront, car on les fuirait à leur tour. Allez en paix, je vous laisse la vie, mais je vous la laisse pire que la mort."  De la Démocratie en Amérique, tome I, partie II, chapitre VII

 

 

SUR LA VENGENCE COMME EXCES

( Hector propose un pacte à Achille) Je tuerai ou je serai tué. Mais attestons les Dieux, et qu'ils soient les fidèles témoins et les gardiens de nos pactes. Je ne t'outragerai point cruellement, si Zeus me donne la victoire et si je t'arrache l'âme ; mais, Achille, après t'avoir dépouillé de tes belles armes, je rendrai ton cadavre aux Achéens. Fais de même, et promets-le.

Et Achille aux pieds rapides, le regardant d'un œil sombre, lui répondit :

- Hector, le plus exécrable des hommes, ne me parle point de pactes. De même qu'il n'y a point d'alliances entre les lions et les hommes, et que les loups et les agneaux, loin de s'accorder, se haïssent toujours ; de même il m'est impossible de ne pas te haïr, et il n'y aura point de pactes entre nous avant qu'un des deux ne tombe, rassasiant de son sang le terrible guerrier Arès (…)

 

Je te supplie par ton âme, par tes genoux, par tes parents, ne laisse pas les chiens me déchirer auprès des nefs Achéennes. Accepte l'or et l'airain que te donneront mon père et ma mère vénérable. Renvoie mon corps dans mes demeures, afin que les Troyens et les Troyennes me déposent avec honneur sur le bûcher.

 

Et Achilles aux pieds rapides, le regardant d'un œil sombre, lui dit:

- Chien ! Ne me supplie ni par mes genoux, ni par mes parents. Plût aux Dieux que j'eusse la force de manger ta chair crue, pour le mal que tu m'as fait ! Rien ne sauvera ta tête des chiens, quand même on m'apporterait dix et vingt fois ton prix, et nulle autres présents ; quand même le Dardanide Priam voudrait te racheter ton poids d'or ! Jamais la mère vénérable qui t'a enfanté ne te pleurera couché sur un lit funèbre. Les chiens et les oiseaux te déchireront tout entier ! Homère Iliade, chant 22

 

La liberté des anciens et celle des modernes

"Demandez-vous d’abord, Messieurs, ce que, de nos jours, un Anglais, un Français, un habitant des États-Unis de l’Amérique, entendent par le mot de liberté. C’est pour chacun le droit de n’être soumis qu’aux lois, de ne pouvoir être ni arrêté, ni détenu, ni mis à mort, ni maltraité d’aucune manière, par l’effet de la volonté arbitraire d’un ou de plusieurs individus : C’est pour chacun le droit de dire son opinion, de choisir son industrie, et de l’exercer, de disposer de sa propriété, d’en abuser même ; d’aller, de venir sans en obtenir la permission, et sans rendre compte de ses motifs ou de ses démarches. C’est, pour chacun, le droit de se réunir à d’autres individus, soit pour conférer sur ses intérêts, soit pour professer le culte que lui et ses associés préfèrent, soit simplement pour remplir ses jours ou ses heures d’une manière plus conforme à ses inclinations, à ses fantaisies. Enfin, c’est le droit, pour chacun, d’influer sur l’administration du Gouvernement, soit par la nomination de tous ou de certains fonctionnaires, soit par des représentations, des pétitions, des demandes, que l’autorité est plus ou moins obligée de prendre en considération." B.Constant : La liberté des anciens et la liberté des modernes.

 

L'histoire de Gygès

« Et que ceux qui la pratiquent [la justice], la pratiquent contraints par impuissance à agir injustement, nous le percevrions mieux si nous faisions ce que voici par la pensée : donnant à chacun le pouvoir de faire ce qu'il veut, au juste aussi bien qu'à l'injuste, suivons-les ensuite attentivement pour voir où son désir (hè epithumia) conduira chacun. Nous prendrions sans doute le juste en flagrant-délit de suivre la même voie que l'injuste, du fait du besoin d'avoir plus que les autres que toute nature est par nature poussée à rechercher comme un bien, mais qui, par la loi et la force, est détourné vers la vénération de l'égalité. La licence dont je parle serait telle au plus haut point si leur était donné un pouvoir tel que celui qui jadis,     dit-on, fut donné à l'ancêtre de Gygès le Lydien.

Il était en effet berger au service du roi de Lydie d'alors ; or, au cours d'un violent orage accompagné d'un séïsme, la terre se fendit en quelque sorte et une ouverture béante apparut près de l'endroit où il faisait paître ses troupeaux. Voyant cela et s'émerveillant, il descendit et la fable raconte qu'il vit alors, parmi bien d'autres merveilles, un cheval d'airain, creux, avec des ouvertures, à travers lesquelles, en se penchant, il vit qu'il y avait à l'intérieur un cadavre, qui paraissait plus grand que celui d'un homme, et qui ne portait rien d'autre que, à la main, un anneau d'or, qu'il retira en sortant. Lorsque arriva le jour de l'assemblée habituelle des bergers, en vue d'aller faire au roi le rapport mensuel sur l'état des troupeaux, il y vint aussi, portant cet anneau. Lors donc qu'il était assis au milieu des autres, il lui arriva par hasard de tourner le chaton de la bague vers lui à l'intérieur de sa main, ce qu'ayant fait, il devint invisible à ceux qui étaient assis avec lui, et ils parlaient de lui comme s'il était parti. Et lui de s'émerveiller et, manipulant à nouveau à tâton l'anneau, il tourna le chaton vers l'extérieur et, en le tournant, redevint visible. Réfléchissant à tout cela, il refit l'expérience avec l'anneau pour voir s'il avit bien ce pouvoir et en arriva à la conclusion qu'en tournant le chaton vers l'intérieur, il devenait invisible, vers l'extérieur, visible. Ayant perçu cela, il fit aussitôt en sorte de devenir l'un des messagers auprès du roi et, sitôt arrivé, ayant séduit sa femme, il s'appliqua avec elle à tuer le roi et prit ainsi le pouvoir. »

Platon La République II, 359b - 360b

 

 

La laïcité

 Ce n’est pas l’athéisme. Ce n’est pas l’irréligion. Encore moins une religion de plus. La laïcité ne porte pas sur Dieu, mais sur la société. Ce n’est pas une conception du monde ; c’est une organisation de la Cité. Ce n’est pas une croyance ; c’est un principe, ou plusieurs : la neutralité de l’État visà-vis de toute religion comme de toute métaphysique, son indépendance par rapport aux Églises comme lindépendance des Églises par rapport à lui, la liberté de conscience et de culte, d’examen et de critique, l’absence de toute religion officielle, de toute philosophie officielle, le droit en conséquence, pour chaque individu, de pratiquer la religion de son choix ou de n’en pratiquer aucune, le droit de prier ou de blasphémer, tant que cela ne trouble pas l’ordre public, enfin, mais ce n’est pas le moins important, l’aspect non confessionnel et non clérical – mais point non plus anticlérical – de l’école publique. L’essentiel tient en trois mots : neutralité (de l’État et de l’école), indépendance (de l’État visà-vis des Églises, et réciproquement), liberté (de conscience et de culte). Cest en ce sens que Mgr Lustiger pouvait se dire laïque, et je lui en donne bien volontiers acte. Il ne voulait pas que l’État régente l’Église, ni que l’Église régente l’État. Il avait évidemment raison, même de son propre point de vue : il rendait « à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 21). Les athées auraient tort de faire la fine bouche. Que l’Église catholique ait mis tant de temps pour accepter la laïcité, cela ne rend sa conversion, si l’on peut dire, que plus spectaculaire. Mais cette victoire, pour les laïques, n’est pas pour autant une défaite de l’Église : c’est la victoire commune des esprits libres et tolérants. La laïcité nous permet de vivre ensemble, malgré nos différences d’opinions et de croyances. C’est pourquoi elle est bonne, juste, nécessaire. Ce n’est pas le contraire de la religion. C’est le contraire, indissociablement, du cléricalisme (qui voudrait soumettre l’État à l’Église) et du totalitarisme (qui voudrait soumettre les Églises à l’État).

  On comprend qu’Israël, l’Iran ou le Vatican ne sont pas des États laïques, puisqu’ils se réclament d’une religion officielle ou privilégiée. Mais l’Albanie d’Enver Hoxha ne l’était pas davantage, qui professait un athéisme d’État. Cela dit assez ce qu’est vraiment la laïcité : non une idéologie d’État, mais le refus, par l’État, de se soumettre à quelque idéologie que ce soit. Comte Sponville Dictionnaire philosophique

 

 

 

3 EXEMPLES DE REVE CHEZ FREUD

 

 

 

 

. Voici le rêve d’une de mes malades ; c'est un rêve bien ordonné et, à première vue, parfaitement inoffensif.

 

Cette dame va au marché en compagnie de sa cuisinière, qui porte le panier. Elle fait sa commande au boucher, celui-ci répond : « Cela ne se trouve plus », et veut lui donner un autre morceau qui, dit-il, est de même qualité ; mais elle refuse et se tourne vers la marchande de légumes. Cette femme lui offre un légume d'aspect singulier, noirâtre et lié par bottes. « Je ne veux pas voir cela, dit-elle, je n’en prendrai pas. »

 

La phrase : « Cela ne se trouve plus » a son origine dans ma consultation. J'avais dit moi-même à la malade, quelques jours auparavant, que les souvenirs de la toute première enfance ne se retrouvent plus comme tels, mais qu'on les rencontre encore transposés, dans les rêves. C'est donc moi que le boucher représente ici.

 

La seconde phrase : « Je ne veux pas voir cela », appartient à une autre association d'idées. Cette dame avait grondé la veille sa cuisinière, la même qui joue un rôle dans le rêve, et lui avait dit : « Conduisez-vous convenablement ; je ne veux pas voir cela... », c'est-à-dire : je n'autorise pas, je ne veux pas voir une pareille conduite. La partie la plus insignifiante de ce discours a subi un déplacement qui l'a fait apparaître dans le contenu du rêve. Dans les idées de rêve, l'autre partie seule jouait un rôle, car, voici ce qui s'est passé : le travail du rêve a transformé de manière à la rendre méconnaissable et parfaitement innocente une situation qui n'existait que dans l’imagination de la dormeuse et où je me conduisais envers cette dame de façon en quelque sorte inconvenante. Et cette situation imaginaire n’est à son tour que le décalque d’une situation où la malade s'est réellement trouvée à une époque très antérieure.

 

 

 

 

 

 

 

« Vous dites toujours, déclare une spirituelle malade que le rêve est un désir réalisé. Je vais vous raconter un rêve qui est tout le contraire d’un désir réalisé. Comment  accorderez-vous cela à votre théorie? Voici le rêve :

 

« Je veux donner un dîner mais je n’ai pour toute provision qu’un peu de saumon fumé. Je voudrais aller faire des achats mais je me rappelle que c’est dimanche après-midi et que toutes les boutiques sont fermées Je veux téléphoner à quelques fournisseurs mais le téléphone est détraqué. Je dois donc renoncer au désir de donner un dîner. » Ce qui vient d’abord à l’esprit de la malade n’a pu servir à interpréter le rêve. J’insiste. Au bout d’un moment comme il convient lorsqu’on a à surmonter une résistance elle me dit qu’elle a rendu visite hier à une de ses amies; elle en est fort jalouse parce que son mari en dit toujours beaucoup de bien. Fort heureusement l’amie est maigre et son mari aime les formes pleines. De quoi parlait donc cette personne maigre ? Naturellement de son désir d’engraisser. Elle lui a aussi demandé : « quand nous inviterez-vous à nouveau ? On mange toujours si bien chez vous. »

 

Le sens du rêve est clair maintenant. Je peux dire à ma malade : c’est exactement comme si vous lui aviez répondu mentalement : « Oui-da ! », je vais t’inviter pour que tu manges bien, que tu engraisses et que tu plaises encore plus à mon mari !  J’aimerais mieux ne plus donner de dîner de ma vie ! » Le rêve accomplit ainsi le voeu de ne point contribuer à rendre plus belle votre amie. [...] Il ne manque plus qu’une concordance qui confirmerait la solution. On ne sait encore à quoi répond le saumon fumé dans le rêve : « d’où vient que vous évoquez dans le rêve le saumon fumé ? » C’est répond-elle le plat de prédilection de mon amie. »

 

Freud, L’interprétation des rêves, 1900, Ch 4,

 

 

 

 

 

III. Une jeune femme, mariée depuis plusieurs années, apprend qu'une de ses connaissances qui est à peu près de son âge, Mlle Elise L., vient de se fiancer. La nuit suivante, elle rêve qu 'elle se trouve au théâtre avec son mari. À l’orchestre, bon nombre de places sont encore inoccupées. Le mari raconte qu'Elise L. et son fiancé avaient l'intention de venir, mais qu’il ne restait que des places à 1 florin 50 kreuzer les trois et qu'ils les ont jugées inacceptables. Elle répond que le malheur n'est pas grand.

 

Ce qui nous intéresse ici c’est de savoir comment les chiffres tirent leur origine des idées latentes du rêve, et quelle transformation ils ont subie. D'où vient la somme 1 florin 50 kreuzer ? Elle vient d’une circonstance insignifiante de la veille : la belle-sœur de cette dame avait reçu de son mari un cadeau de 150 florins et s'était dépêchée de les dépenser pour s'acheter un bijou. Remarquons que 150 florins représentent cent fois plus que 1 florin 50 kreuzer. Pour le chiffre 3 qui accompagne le prix des billets de théâtre, nous ne trouvons qu'une seule association : la fiancée, Elise L., est de trois mois plus jeune que son amie. La situation du rêve reproduit une petite aventure qui a été plus d'une fois motif à taquineries entre les époux : la jeune femme s'était dépêchée de prendre à l'avance des billets de théâtre et avait fait son entrée dans la salle de spectacle quand tout un côté de l'orchestre était encore inoccupé. Il aurait donc été inutile de tant se dépêcher. Remarquons enfin que ce rêve renferme une absurdité : le fait de deux personnes prenant trois cartes d'entrée pour le théâtre !

 

Les idées latentes du rêve sont évidemment celles-ci : « Ai-je été sotte de me marier si jeune ! Quel besoin ai-je eu de tant me dépêcher ? Je vois bien par l'exemple d’Élise que j'aurais toujours fini par trouver un mari, je n'avais qu'à attendre, j'en aurais trouvé un cent fois meilleur (mari, ou bijou). Pour cet argent (la dot) j'aurais pu m'en acheter trois ! »