Ce qui donne naissance à une cité, c’est, je crois, l’impuissance où se trouve chaque individu de se suffire à lui-même, et le besoin qu’il éprouve d’une foule de choses ; ou bien penses-tu qu’il y ait quelque autre cause à l’origine d’une cité ?

– Aucune, répondit-il.

– Ainsi donc, une homme prend avec lui un autre homme pour tel emploi, un autre encore pour tel autre emploi, et la multiplicité des besoins assemble en une même résidence un grand nombre d’associés et d’auxiliaires ; à cet établissement commun nous avons donné le nom de cité, n’est-ce pas ?

– Parfaitement.

– Mais quand un homme donne et reçoit, il agit dans la pensée que l’échange se fait à son avantage.

– Sans doute.

– Eh bien donc ! repris-je, jetons par la pensée les fondements d’une cité ; ces fondements seront, apparemment, nos besoins.

– Sans contredit.

– Le premier et le plus important de tous est celui de la nourriture, d’où dépend la conservation de notre être et de notre vie.

– Assurément.

– Le second est celui du logement ; le troisième celui du vêtement et de tout ce qui s’y rapporte.

– C’est cela.

– Mais voyons ! dis-je, comment une cité suffira-t-elle à fournir tant de choses ? Ne faudra-t-il pas que l’un soit agriculteur, l’autre maçon, l’autre tisserand ? Ajouterons-nous encore un cordonnier ou quelque autre artisan pour les besoins du corps ?

– Certainement.

– Donc, dans sa plus stricte nécessité, la cité sera composée de quatre ou cinq hommes.

 

Platon, République, livre II, 369b-370a

 

 

 La vie sociale dérive d’un double source, la similitude des consciences et la division du travail social. (…) Parce que l’individu ne se suffit pas, c’est de la société qu’il reçoit tout ce qui lui est nécessaire, comme c’est pour elle qu’il travaille. Ainsi se forme un sentiment très fort de l’état de dépendance où il se trouve : il s’habitue à s’estimer à sa juste valeur, c’est-à-dire à se regarder comme la partie d’un tout, l’organe d’un organisme. De tels sentiments sont de nature à inspirer non seulement ces sacrifices journaliers qui assurent le développement régulier de la vie sociale quotidienne, mais encore, à l’occasion, des actes de renoncement complet et d’abnégation sans partage. De son côté la société apprend à regarder les membres qui la composent, non plus comme des choses sur lesquelles elle a des droits, mais comme des coopérateurs dont elle ne peut se passer et vis-à-vis desquels elle a des devoirs.

Emile Durkheim, De la Division du travail social, 1893