Textes sur La Passion

On voit facilement que les passions par le fait qu'elles peuvent se concilier avec la réflexion la plus tranquille et ne doivent pas être inconsidérées comme l'émotion, qu'elles ne sont ni impétueuses ni passagères, mais qu'elles peuvent s'enraciner et se concilier avec le raisonnement portent la plus grande atteinte à la liberté, et que si l'émotion est une ivresse, la passion est une maladie, qui résiste à tous les moyens thérapeutiques, et qui est pire que tous ces mouvements passagers de l'âme, qui du moins excitent la résolution de l'améliorer, tandis que la passion est un enchantement qui exclut l'amélioration morale. (...) L'émotion ne porte qu'une atteinte momentanée à la liberté et à l'empire de soi. La passion l'abandonne et trouve son plaisir et son contentement dans le sentiment de la servitude. Et, comme la raison ne cesse cependant pas de faire appel à la liberté interne, l'infortuné soupire dans ses fers, sans toutefois pouvoir les briser, parce qu'ils se sont pour ainsi dire soudés avec ses membres. Kant Anthropologie du point de vu pragmatique

 

 

 

L'amour de soi, qui ne regarde qu'à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits; mais l'amour propre qui se compare, n'est jamais content et ne saurait l'être, parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux, ce qui est impossible.

Voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de l'amour de soi, et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l'amour propre. Ainsi, ce qui rend l'homme essentiellement bon est d'avoir peu de besoins et de peu se comparer aux autres; ce qui le rend essentiellement méchant est d'avoir beaucoup de besoins et de tenir beaucoup à l'opinion. Sur ce principe, il est aisé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les passions des enfants et des hommes. Il est vrai que ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons: cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations, et c'est en ceci surtout que les dangers de la société nous rendent les soins plus indispensables pour prévenir dans le coeur humain la dépravation qui naît de ces nouveaux besoins. ROUSSEAU Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

 

 

 

J'appris que le P. Griffer, griffer, jésuite, avait parlé de l'Emile et en avait même rapporté des passages. A l'instant, mon imagination part comme un éclair et me dévoile tout le mystère d'iniquité; j'en vis la marche aussi clairement et aussi sûrement que si elle m'eût été révélée ; je me fourrai dans l'esprit qui les jésuites furieux du ton méprisant sur lequel j'avais parlé des collèges s'étaient emparés de mon ouvrage que c'étaient eux qui en accrochaient l'édition; qu'instruits par Guérin, leur ami de mon état présent et prévoyant ma mort prochaine, dont je ne doutais pas , ils voulaient retarder l'impression jusqu’alors dans le dessein de tronquer, d'altérer mon ouvrage

( ...) . Il est étonnant quelle foule de faits et de circonstances vint dans mon esprit se calquer sur cette folie et lui donner un air de vraisemblance, qui dis-je? et m'y montrer l'évidence et la démonstration. Guérin était totalement dévoué aux jésuites, je le savais. Je leur attribuai toutes les avances d'amitié qu'il m'avait faites. J'avais toujours senti, malgré le patelinage du P. Berthier, que les jésuites ne m'aimaient pas, non seulement comme encyclopédiste, mais parce que mes principes de religion étaient beaucoup plus contraires à leurs maximes et à leur crédit que l'incrédulité de mes confrères, puisque le fanatisme athée et le fanatisme dévot se touchant par leur commune intolérance peuvent même se réunir (...) au lieu que la religion raisonnable et morale ôtant tout pouvoir humain sur les consciences ne laisse plus de ressources aux arbitres de ce pouvoir? Je savais que Monsieur le Chancelier était aussi fort ami des jésuites. Je craignais que le fils (Malesherbes) intimidé par le père ne se vît forcé d'abandonner l'ouvrage qu'il avait protégé. je ne voyais partout que les jésuites sans songer qu'à la veille d'être anéantis(...) ils avaient autre chose à dire que s'aller tracasser sur l'impression D'un livre où il ne s'agissait pas d'eux (...); C 'est même une objection que M de Malesherbes eut soin de me faire sitôt qu'il fut instruit de ma vision, mais (...) je ne voulus jamais croire que le jésuites fussent en danger et je regardai le bruit qui s'en répandait comme un leurre de leur part pour endormir leurs adversaires. " ROUSSEAU Les confessions, I

 

 

 

 

Peut-on dire [...] que la passion nous permette d’aimer un être autre que nous ? Il n’en est rien et en aimant le passé , nous n’aimons que notre propre passé, seul objet de nos souvenirs. On ne saurait aimer le passé d’autrui; par contre, l’amour peut se porter vers son avenir, et il le doit, car aimer vraiment, c’est vouloir le bien de l’être qu’on aime, et l’on ne peut vouloir ce bien que dans le futur. Tout amour passion, tout amour du passé, est donc illusion d’amour et, en fait, amour de soi-même. Il est désir de se retrouver, et non de se perdre; d’assimiler autrui, et non de se donner à lui; il est infantile, possessif et cruel, analogue à l’amour éprouvé pour la nourriture que l’on dévore et que l’on détruit en l’incorporant à soi-même. L’amour action suppose au contraire l’oubli de soi, et de ce que l’on fut; il implique l’effort pour améliorer l’avenir de celui que l’on aime. Et si souvent l’aveuglement, et l’on ne sait quelle complaisance pour nos caprices, nous font désirer d’être passionnément aimés, il n’en reste pas moins que celui qui est aimé ainsi sait confusément qu’il n’est pas l’objet véritable de l’amour qu’on lui porte; il devine qu’il n’est que l’occasion, pour celui qui l’aime, d’évoquer quelque souvenir, et donc de s’aimer lui-même. A cette tristesse chez l’aimé correspond chez l’aimant quelque désespoir, car le passionné sent bien que sa conscience ne peut parvenir à sortir de soi, à atteindre une extériorité, à s’attacher à une autre personne.

Aussi le passionné aime-t-il, non l’être réel et présent qu’il dit aimer, mais ce qu’il symbolise. Dans les cas de demi-lucidité, il aime cette recherche même du passé dans le présent: il aime alors l’amour, ce qui n’est pas aimer. F. Alquié, le Désir d’éternité

 

 

 

Ce ne sont pas les excitations de sa nature qui éveillent en l’homme les passions, ces mouvements désignés par un mot si juste et qui causent de si grands ravages dans ses dispositions primitivement bonnes. Il n’a que de petits besoins, et les soucis qu’ils lui procurent laissent son humeur calme et modérée. Il n’est pauvre (ou se croit tel) qu’autant qu’il a peur que les autres hommes puissent le croire pauvre et le mépriser pour cela. L’envie, l’ambition, l’avarice, et les inclinations haineuses qui les suivent, assaillent sa nature, en elle-même modérée, dès qu’il vit au milieu des hommes ; et il n’est même pas besoin de supposer ces hommes déjà enfoncés dans le mal, lui donnant de mauvais exemples ; il suffit qu’ils soient là, qu’ils l’entourent et qu’ils soient des hommes, pour qu’ils se corrompent les uns les autres dans leurs dispositions morales et qu’ils se rendent mutuellement mauvais." KANT La religion dans les limites de la simple raison, partie 3