Dans ce texte, Pascal rend justice à une opinion commune mais son effort consiste également à dépasser cette opinion sans la contester, et c’est là que se situent le paradoxe et l’originalité de sa pensée. L’auteur  veut ici souligner l’ambivalence d’une qualité humaine dont on ne voit d’emblée que le caractère vil : la recherche de la gloire. Il va ainsi considérer que cette recherche est une bassesse- ce que toute la tradition se plaît à reconnaître- mais il va en outre démontrer, et  là est son dépassement, que cette qualité est également la marque de la grandeur de l’homme.     Dans une première partie, Pascal formule cette ambivalence et donne la raison pour laquelle il peut l’affirmer : l’homme peut avoir tous les objets matériels de satisfaction, il n’éprouvera pas pour autant de réel sentiment de satisfaction, il lui faut aussi « l’estime des hommes ». L’auteur précise dans une seconde partie comment on peut voir nettement la grandeur de l’estime que l’homme a pour la raison. En effet,  son contentement n’est jamais atteint  par des avantages matériels, il lui faut également une place avantageuse dans la raison de l’homme. L’auteur insiste même sur la primauté de cette place, sur l’importance que l’homme lui accorde par rapport à toute autre place réelle.     Dans une dernière partie, Pascal renforce son argumentation en montrant la contradiction de ceux qui dénigrent les hommes et contestent leur valeur. Le seul fait qu’ils énoncent cette évaluation la contredit, et montre en eux la conviction de la grandeur de l’homme en dépit du constat rationnel de leur bassesse.


 


 


        Ainsi Pascal commence par poser un jugement classique sur cette disposition humaine qu’est la recherche de la gloire : il s’agit d’une bassesse. On peut aisément comprendre en quoi cela peut être considéré comme tel. En effet tout individu qui recherche la gloire recherche l’appréciation d’autrui, il se soumet en quelque sorte à autrui, et mendie une évaluation que sa demande même devrait démentir. Comment estimer, en effet, celui qui a besoin qu’on l’estime ? Et quel paradoxe y a-t-il, dès qu’on examine la question, dans le fait de vouloir être supérieur et de demander à l’autre de nous accorder la reconnaissance de cette supériorité. Toute prétention, tout orgueil, toute fatuité mettent paradoxalement le vaniteux à la merci de ceux dont il cherche la reconnaissance.


     C’est alors un poncif de la tradition que de montrer, comme le font les moralistes de l’Antiquité, que l’homme est fou, et d’opposer la figure du sage qui se satisfait de lui-même à celle du fou, toujours à la recherche de « la vaine gloire » comme dirait Marc Aurèle, qui précise sa critique : « Quand on aime la gloire, on fait consister son propre bien dans l’acte d’autrui » Pensées pour moi-même, VI, 51.


     Pascal se mêle également à la condamnation classique de la recherche de la gloire en s’étonnant de sa vanité, de l’importance qu’elle accorde à ce qui n’a aucune consistance, ce qui n’est rien ou s’évanouit. En effet l’auteur constate le caractère insatisfaisant pour l’homme de tout ce qui est pourtant bien réel : les « possessions », « la santé », ou « les commodités essentielles », que l’on pourrait opposer au caractère superficiel de la gloire. Pourtant, il faut absolument à l’homme, en surplus de tout bien réel, ce bien immatériel : « l’estime des hommes ». On pourrait, pour illustrer ce fait, constater combien ceux qui possèdent le plus, qui ont richesse et santé, sont aussi avides de reconnaissance : dans Le guépard de Lampedusa, on voit Calogero Sedara, le parvenu, plus riche même que le prince, ne pas se contenter de ses possessions ou de son statut, mais aspirer également à la reconnaissance : « l'on saura un jour que votre neveu a épousé la baronne Sedara » dit-il au Prince de Salina. Ce à quoi le prince du film de Visconti répond par un grand rire.


 


     La première partie semble plutôt avoir justifié la partie traditionnelle de la thèse, et avoir montré en quoi la recherche de l'estime des hommes était une forme de bassesse. La deuxième semble davantage justifier la seconde : en effet elle commence par montrer combien cette recherche implique une estime de l'homme par l'homme, et une estime "de sa raison". Pascal veut même mesurer cette estime en fonction du contentement de l'homme, du besoin qu'il a d'acquérir, en plus d'avantages réels, une place avantageuse " dans la raison de l'homme". On peut constater facilement, en effet, que même un individu ayant une place avantageuse socialement voudra aussi être estimé pour lui-même, et rendra ainsi hommage sans le savoir à celui auquel il demandera cette estime. Dans un autre texte, le Second discours sur la condition des grands, Pascal a montré la tendance qu'ont ces mêmes grands à vouloir que l'on confonde leurs grandeurs d'établissement avec des grandeurs naturelles, leur titre et leur mérite, en quelque sorte. Et c'est bien "la raison de l'homme" dont l'individu veut le suffrage, parce que ce qu'il sollicite lorsqu'il demande l'estime de l'autre c'est bien d'être jugé avantageusement. On pourrait même dire que l'on préfère être dans "la raison de l'homme" que dans son cœur. Personne ne serait satisfait d'être aimé par quelqu'un qui considère qu'il n'a aucune raison de nous aimer, qu'il souffre juste d'un amour pathologique.


     On comprend alors pourquoi "c'est la plus belle place du monde". Chacun s'attendrait à ce que celle-ci soit la première, celle du roi ou du tyran, mais les rois et les tyrans ont montré eux-mêmes que ce qu'ils veulent, c'est avant tout être admirés, jugés positivement par la foule et l’histoire...quitte à exiger cette admiration par la force, ce qui, pour Pascal est le propre du ridicule.


     Pascal pérennise alors son constat. Ce désir d'être estimé par l'autre, rien ne peut en détourner l'homme : les autres désirs, matériels, peuvent facilement être remplacés par d'autres, les publicitaires et les volages le savent. Ils peuvent se déplacer, dirait Freud. Je peux détourner mon désir d'un objet par l'attrait pour un autre, transférer même mes pulsions vers un autre but que leur but originel, dirait-on en langage freudien. Le désir dont parle Pascal n’a pas cette malléabilité : je ne pourrai jamais me détourner du désir de reconnaissance ; quoi que l’on puisse désirer, on désirera aussi être estimé. Et c'est la qualité la plus ineffaçable. Pascal a souvent insisté sur le caractère changeant des qualités humaines, sur le fait qu'on pouvait facilement perdre sa beauté ou son esprit, que nos tendances et nos opinions pouvaient également varier, mais seul le fait de vouloir être estimé ne peut lui, être abandonné.


      C’est dans une dernière partie, l’attitude contradictoire des méprisants qui va constituer un argument majeur pour affirmer l’ambiguïté de la recherche de la gloire.     Celui qui méprise les autres et veut signifier son mépris s’enferme en effet dans une contradiction qui lui est opaque et le rend souvent ridicule, comme le serait un personnage qui ferait des efforts considérables pour bien montrer à l’autre son indifférence et son dédain.     Cependant Pascal est plus précis et parle de ceux qui « méprisent l’humanité » et « veulent être crus », il s’agit donc probablement davantage de théoriciens ou d’auteurs qui, eux aussi, « contredisent leur propre sentiment ». En effet pourquoi vouloir être lu, et cru, par ceux qui pour nous égalent les bêtes ? Nous n’avons jamais désiré la considération d’une bête, pas plus que nous n’éprouvons de honte devant elle.


     Pascal fait peut-être ici référence à un auteur qu’il a beaucoup lu, Montaigne. Ce dernier ne cache ni sa tendresse pour les animaux, ni son scepticisme (que Pascal partage dans beaucoup de domaines) à l’égard de l’homme : « Nous reconnaissons assez, en la plupart de leurs ouvrages, combien les animaux ont d’excellence [supériorité] au-dessus de nous et combien notre art est faible à les imiter » Essais II, 12.     Quoiqu’il en soit Pascal explique cette contradiction par une tension entre deux sources de connaissance : la nature et la raison. La raison, certes, convainc de la bassesse de l’homme, c’est elle qui justement fait constater la vanité et la constance de la recherche de la gloire. Mais autre chose convainc, plus fortement et de façon plus inexplicable de la grandeur de l’homme, « la nature », et c’est elle qui, en convaincant de l’excellence de l’homme, fait aussi rechercher sa reconnaissance, y compris par ceux-là mêmes qui le méprisent.


 


     L’auteur, dans ce texte, est parvenu à montrer ce que la raison a toujours appris aux hommes raisonnables du passé : l’homme est bas et vain. Vain parce qu’il s’attache à des riens, et bas parce qu’il demande qu’on l’honore.     Mais Pascal est aussi parvenu à dépasser ce constat, à avoir « une pensée de derrière » et à déceler une ambiguïté là où ses prédécesseurs ne voyaient qu’une simple condamnation.     En effet, par un raisonnement simple, l’auteur montre que, puisqu’on recherche l’estime des hommes, alors on reconnaît leur grandeur, et c’est donc une marque de l’excellence de l’homme.      C’est d’ailleurs chez ceux qui sont les plus grands détracteurs du genre humain que Pascal a su le mieux surprendre cette reconnaissance paradoxale, parce qu’il constate avec une possible malice que ceux qui se fient à leur raison pour constater la bassesse de l’homme ont une foi « naturelle » en sa grandeur, puisqu’ils veulent en être crus.