LE BONHEUR


Le bonheur pose un problème concernant son statut ( comme souvent les idéaux). Le bonheur peut être soit une idée, soit une réalité, ou du moins, le problème de la réalité du bonheur se pose. Il faudra donc envisager une interrogation théorique sur la réalité ou non du bonheur.
Au cas où le bonheur serait une réalité, il faudrait alors poser le problème pratique de son obtention.
Il resterait alors un dernier problème, un problème "axiologique", celui de la valeur du bonheur, celui de savoir si l'on veut, par exemple, vouloir du bonheur à tout prix.


 

I  LES DIFFICULTES DE L’ACCES AU BONHEUR

 


A)     Le bonheur comme produit de l’imagination 

 Bonheur imaginaire, ou du moins réalité dont la définition est impossible.  Bonheur = ensemble de satisfactions (argent + amitié + santé etc.) « Il est impossible qu’un être fini (…) se fasse un concept déterminé de ce qu’il veut vraiment » Kant Fondements de lamétaphysique des mœurs. D’où critique de Kant « le bonheur est un idéal, non de la raison, mais de l’imagination » ibid.

 

 

B) Bonheur illusoire du désir satisfait

Le bonheur est bien davantage imaginé qu’il n’est vécu, « on est heureux qu’avant d’être heureux » dit Rousseau dans la nouvelle Eloïse. Autrement dit le désir crée l’illusion que la possession de son objet engendrera la plénitude et le bonheur, mais ce n’est pas la réalité.  Mais que la volonté vienne à manque d'objet, qu'une prompte satisfaction vienne à lui enlever tout motif de désirer, et les voilà tombés dans un vide épouvantable, dans l'ennui. » Schopenhauer Le monde comme volonté et comme représentation.

La tristesse qui suit souvent la réalisation du désir montre que le bonheur espéré dans sa satisfaction n’est pas atteint. « De la source même des plaisirs surgit je ne sais quelle amertume, qui jusque dans les fleurs prend l'amant à la gorge » Lucrèce De la Nature, livre IV.

 


C) Le divertissement comme palliatif au bonheur

Les hommes disent rechercher la paix, ils ont une conscience confuse du fait que le vrai bonheur est un bonheur en repos, mais ils en sont incapables, « un roi sans divertissement est un homme plein de misère »,  ils croient rechercher quelque chose  alors qu’ils ne veulent vraiment que cette recherche elle-même : « ils ne savent pas que ce n’est que la chasse, et non pas la prise, qu’ils recherchent » Pascal, Pensées, Br. 139

 

 

II LE BONHEUR REEL

 


A)  Factualité du bonheur : satisfaction des désirs, prudence et  chance


Objection, le bonheur parfait = idéal de l’imagination, mais le bonheur est une réalité factuelle, une donnée que certains ont expérimenté. Et il ne s'agit pas toujours d'un bonheur rêvé, uniquement fondé sur l'espoir d'une satisfaction future, il s'agit d'un bonheur vécu.

Il y a certes un vide et une illusion dans un certain type de désirs : certains promettent beaucoup et tiennent peu, engendrent déception, mais ce n'est pas le cas de tous.

- Réalité du plaisir : Le désir est manque lorsqu’il est dans la privation ou le rêve. Le désir est manque pour celui dont le désir est adossé à un vide intérieur : l’ambitieux, l’orgueilleux, le cupide, ne seront jamais satisfaits.  

Mais le désir peut aussi être puissance : le gourmet et l’esthète, ont des satisfactions et du plaisir.

 

-On voit par là que l'illusion centrale dans le bonheur c'est de croire qu'il dépend uniquement de conditions extérieures, d'évènements ou de circonstances.

- Le bonheur n'est certes pas indépendant des conditions extérieures, "de la chance" diront nous, il semble bien difficile d'être heureux lorsque l'on est pauvre et malade ou en deuil.

La prudence est d'ailleurs une vertu qui consiste à éviter, par la raison, les circonstances que l'on sait être génératrices de malheur, et à tant bien que mal, gérer le contingent.

Certains arrivent cependant à être heureux dans des circonstances pénibles : Epicure était heureux avec une poignée de fèves, Diogène en vivant dans un tonneau et personne ne voudrait du régime de Gandhi.

Ces exemples sont écrasants, il arrive plus fréquemment que des gens soient très malheureux alors qu'ils ont "tout pour être heureux".

 

Le bonheur dépendrait donc aussi d’une disposition d’esprit, d’une aptitude sur laquelle les sagesses antiques ont travaillé. Leur but était de nous rendre le plus heureux possible, en travaillant, non seulement sur les conditions (qui sont de l’ordre de la prudence) mais aussi et surtout sur nous-mêmes.

 


B)  Le travail du sage sur lui -même

 

1) La recherche du plaisir et l'éviction du malheur.

Epicure, le travail des désirs :

« Le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse » Lettre à Ménécée

 Le tout est d’avoir le plus de plaisirs, mais à une condition : de ne pas payer ce plaisir par une peine plus grande que ce désir n’aurait donné.

Eviter donc l’accoutumance qui rendrait la perspective de la perte plus pénible que la possession,  « c’est un grand bien de savoir se contenter de peu, non qu’il faille toujours se contenter de peu, mais afin de le pouvoir si nous le devons» Epicure Doctrine et maximes.

On voit par là que la doctrine d'Epicure ne se résume pas à une prudence, elle est aussi une gestion de ses propres désirs.

Le tout est donc d’éliminer crainte, espoirs, désirs impossibles, tout ce qui empêche de jouir pleinement et sereinement de l’existence.


2) Travail sur ce qui dépend de soi.

Critique Stoïcienne, la peine et la douleur ne dépendent pas de nous, pas toujours. Ce qu’il faut d’abord savoir c’est ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. L’aponie, par exemple, l’absence de douleur physique ne dépend pas malheureusement de nous comme le rappelle Cicéron.

Il faut d’abord savoir travailler sur nous-mêmes plutôt que sur le monde et savoir, comme le dira Descartes « changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde » et cultiver notre acceptation du monde plutôt que la recherche de satisfaction : «Ne demande pas que ce qui arrive, arrive comme tu veux. Mais veuille que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux» Epictète Manuel, VIII

Le but, que ce soit du côté de l’épicurisme ou de celui du stoïcisme c’est le bonheur par la maîtrise de soi, pour atteindre l’ataraxie, le calme des passions « Une théorie non erronée de ces désirs sait en effet rapporter toute préférence et toute aversion à la santé du corps et à la tranquillité de l'âme. » Epicure Lettre à Ménécée.

 


III LE PROBLEME DES SAGESSES HEUREUSES

 

A)  Une  efficacité discutable 

Les conseils de prudence sont souvent déjà connus par ceux-là même qui ne les respectent pas : un drogué n’est pas forcément un imbécile, il est douteux qu’il puisse faire autrement. Les conseils des sages seront donc surtout bons… pour les sages, ou ceux déjà capables de l’être.

C’est ainsi que l’entend Spinoza qui ne pense pas avoir de l’influence sur les passionnés ou les méchants et leur réserve son indulgence, en réclamant qu’on le laisse lui être heureusement dirigé par sa raison. « Je consens que ceux qui le veulent meurent pour ce qu’ils croient être leur bien, pourvu qu’il me soit permis à moi de vivre pour la vérité. » Lettre 30 à Oldenburg.

Epicure propose une thérapie mais pour celui qui est dans le malheur profond, il faudrait une thérapie plus efficace que l’exhortation à la sagesse.

Il est possible que l’on puisse faire quelque chose pour son propre bonheur, il est peu probable que ce soit toujours le cas ni que cela concerne tous les hommes.

Pour tous les hommes peut-être, cette recherche de « la paix de l’âme » pose problème. Pascal a bien montré que, livré à lui-même, sans divertissement, l’homme était loin de cette paix, mais dans l’inquiétude de son existence mortelle : Cette paix ne nous préserve pas de notre condition, qui lorsque nous y pensons est loin de nous laisser en paix.

Pour ceux qui n’ont pas la chance d’être guidés par leur raison, une thérapie plus efficace que la thérapie Epicurienne serait alors à considérer.

 

B)   le problème de la valeur  

 

Le bonheur ne peut être une fin en soi  " le bonheur n'est qu'une fin conditionnée, tandis que l'homme ne peut être fin dernière de la création qu'en tant qu'être moral ". Kant  CFJ § 83

 On ne peut par exemple estimer quelqu’un qui sacrifierait certaines valeurs à son bonheur, il ne s’estimerait pas lui-même, incapable de valoriser son choix, il sacrifie le sujet qu’il est à son moi.  C’est dans cette optique que Kant recentre le but de la moralité : « la morale n’est donc pas, à proprement parler, une doctrine qui nous apprenne à nous rendre heureux, mais seulement comment nous devons nous rendre dignes du bonheur. » Kant, Critique de la raison pratique, p.139, PUF.

  On ne peut davantage estimer quelqu’un qui, pour satisfaire à son bonheur sacrifierait sa dignité d’homme, sa lucidité Cf. le cours sur la vérité.