LA SOCIETE ET LES ECHANGES

 

 

 

Introduction

 

Dans quelle mesure l’organisation sociale peut être déterminée par les échanges qui se font en son sein. Toute pratique sociale est un échange, de bons ou de mauvais procédés. La tentation est grande pour certains économistes de considérer que le rôle majeur de la société serait de protéger un équilibre « naturel », ou spontané des échanges : si chacun connaît son intérêt et le défend dans des limites bornées par la loi, il semble que la société puisse s’harmoniser d’elle-même. C’est cette possibilité que l’on peut tenter d’analyser et dont on verra les limites.

 

 

 

I. L'ÉCHANGE UNE NÉCESSITÉ SOCIALE

 

A. Les types d’échanges

 

  1. Les échanges culturels et matrimoniaux

 

La structure la plus élémentaire de la société, la famille, se place au niveau d’une exogamie. La prohibition de l’inceste, qui fonde la famille implique la recherche d’épouses en dehors du clan familial, ce qui impose un ensemble de relations : économiques (la dot, mais aussi la répartition des frais de cérémonie) symboliques, considérations des différentes formes de prestige, juridiques etc.

 

Lévi Strauss fait de cet échange primordial l’un des fondements des relations sociales. TEXTE 1

 

 

 

2) La particularité des échanges culturels

 

Les échanges de paroles ou de connaissances sont un type d’échange particulier : ils font en sorte, dans certains cas d’être un enrichissement mutuel dans le sens où il n’oblige jamais à se départir de ce que l’on échange, il est plutôt d’ailleurs de l’ordre du don. Attention ce paradigme peut changer : l’exclusivité des connaissances devient d’autant plus précieuse que l’économie elle-même se concentre sur les productions intellectuelles (brevets entre autres)

 

 

 

B) le caractère fondateur de l’échange économique

 

Toute société inscrit l’échange comme modalité de son organisation, mais la plupart des sociétés humaines sont entrés dans un type de relation où l’échange économique joue un rôle prépondérant, parfois difficile à identifier.

 

  1.  L’échange capital dans généalogie sociale

 

Les échanges sont à l’origine de la société. L’humain est une espèce dont la caractéristique est de ne pouvoir vivre seul, il a besoin de ses semblables pour subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Ce n’est donc peut-être pas d’abord par pulsion d’association, instinct grégaire, mais d’abord par une nécessité vitale (que contestera d’ailleurs Rousseau) que les hommes vivent ensemble :   Ce qui donne naissance à une cité, c’est, je crois, l’impuissance où se trouve chaque individu de se suffire à lui-même, et le besoin qu’il éprouve d’une foule de choses,  Platon, République, livre II, 369b-370a

 

Telle est alors la première division du travail, celle de la division en plusieurs métiers (la seconde consistera à diviser les tâches au sein de métiers particuliers.

 

Mais dès Platon, il y a une révolte contre ces échanges limités au seul besoin : à la frugalité d’une société satisfaite, Glaucon oppose les exigences du désir : une cité “pleine de luxe”. TEXTE 2

 

Les échanges ne se limitent pas aux besoins dans un monde ouvert, et ils ouvrent nécessairement vers une extension. On pourrait même dire que la globalisation est l’horizon normal de l’activité humaine.

 

 

 

2) L’échange inhérent à la complexité de la production

 

Le propre des échanges est de ne pas se manifester, le produit masque même souvent la complexité de sa production. Smith parlera des partenaires invisibles, Marx d’un fétichisme de la marchandise.

 

Dans les sociétés à échanges limités, la nécessité de diviser les tâches est manifeste, on peut même facilement savoir qu’un cordonnier a fait les chaussures, un menuisier le lit etc. Dès qu’un certain niveau d’échange se développe, la complexité de l’échange se masque : “La veste de laine, par exemple, qui couvre ce journalier, est le produit du travail réunit d’une multitude d’ouvriers.” Adam Smith. Ceci est encore plus vrai actuellement où la « traçabilité » d’un produit, la complexité de son mode de production est difficilement discernable.

 

 

 

3) Difficulté de détermination de la valeur d’échange

 

Distinction de la valeur d’usage et de la valeur d’échange

 

En effet le produit se dédouble en deux, il a une valeur d’usage et une valeur d’échange, et cette dernière est particulièrement difficile à déterminer.

 

Adam Smith pose cette distinction, et voudrait trouver une estimation rationnelle de la valeur d’échange.

 

Dans une réflexion sur la richesse, A. Smith contredit une opinion encore courante : la richesse vient du numéraire que l’on possède (l’or que cherchaient avidement les espagnols aux Amériques). Aristote avait déjà compris que la monnaie n’était qu’un instrument de mesure, c’est Smith qui croit pouvoir la mesurer.

 

La vraie richesse, et la vraie valeur d’un produit ce n’est pas le numéraire qui permet l’échange, c’est la quantité de travail qu’il a fallu produire  ou bien la rareté comme le dit de façon synthétique Ricardo dans  Des principes de l’économie politique et de l’impôt : «  En tant qu’elles possèdent une utilité, les marchandises tirent leur valeur d’échange de deux sources : leur rareté et la quantité de travail nécessaire pour les obtenir. »

 

Insuffisance de cette rationalisation

 

Smith insistait déjà sur un paradoxe : les diamants ne servent à rien, mais ils s’échangent à haut prix, Smith pensait rationnaliser ce paradoxe en invoquant la rareté, ou la difficulté d’accès. Mais els émeraude sont plus difficiles à trouver et plus rares et sont pourtant moins chères. Les prix en général semblent davantage liés à la subjectivité des individus qu’à une réelle possibilité de rationalisation : l’engouement d’un public pour un objet, des phénomènes mimétiques peuvent entraîner des variations qui rendent irrationnels la détermination de la valeur d’usage. Comme le disait déjà Turgot : « La valeur n'a d'autre mesure que le besoin ou le désir des contractants balancé de part et d'autre, et n'est fixée que par l'accord de leur volonté. » — Reflexions sur la formation et la redistribution des richesses, 1766.

 

Conclusion partielle :

 

Les échanges sont centraux socialement mais semblent comporter eux-mêmes une part d’imprévisibilité et d’irrationalité. On pourrait désormais se demander dans quelle mesure ces échanges sont en eux-mêmes les facteurs déterminants d’une organisation sociale.

 



 

II / L'ÉCHANGE ET LE PROFIT          

 

Une conception très optimiste de l’échange peut amener à penser à une harmonisation spontanée des sociétés par un mécanisme d’équilibre des échanges. Cette conception se heurte à de nombreuses contradictions.

 

 

 

A.                 la compréhension d’un échange mutuellement profitable

 

 

 

1) Le doux commerce

 

Le commerce exclut la rapine ou la violence, il constitue la base d’un rapport alternatif au rapport agonistique. Si dans un premier temps il peut sembler profitable de prendre ce que l’autre a, une vision à plus long terme consiste à créer des échanges durables.

 

“L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble, se rendent réciproquement dépendantes : si l’une a intérêt d’acheter, l’autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels.” Montesquieu

 

 

 

2) Le calcul de l’intérêt bien pensé

 

  • L’échange intéressé est plus profitable que la générosité

 

Les échanges peuvent former une société harmonieuse bien plus sûre que les références au devoir ou à une morale : l’histoire montre combien sont vaines les tentatives d’imposer aux hommes un altruisme qui ne leur est pas spontané. En revanche la compréhension de l’intérêt réciproque dans un échange permet une réciprocité des différents intérêts. “Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes  de la richesse des nations (1776), livre I, chap. 2,

 

  • L’altruisme même serait dangereux.

 

C’est la thèse d’un Mandeville, qui veut montrer dans sa “fable des abeilles” que les vices des hommes, leur volonté même de profiter les uns des autres, est nécessaire à la société. « Le vice, est aussi nécessaire dans un État florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger”

 

Paradoxalement on trouve une idée à proche chez le moraliste Kantien lorsqu’il montre la fécondité de l’insociable sociabilité :

 

 

 

3) La liberté des échanges

 

Dans cette optique le rôle de la société va surtout consister à favoriser les échanges en minimisant au maximum les interventions et la régulation. Le libéralisme économique est bien issu de cette croyance en l’équilibre spontané des intérêts divers, et en la prospérité commune qui pourra naître de leur rencontre.

 

C’est toute la critique que formule Hayek de ce qu’il nomme un constructivisme : cette arrogance étatique à vouloir construire un modèle social planifié, des règles juridiques complexes et figées compte du dynamisme de forces sociales individuelles qu’il s’agirait juste de favoriser. C’est dans cet esprit que le président Américain Reagan disait “l’Etat n’est pas la solution, c’est le problème”.

 

Hayek montre, contre la planification, combien la connaissance locale par exemple des individus est irremplaçable dans leurs initiatives économiques : c’est bien par exemple le commerçant vivant dans son quartier qui  pourra prendre décider de vendre des sandwichs s’il remarque qu’il est sur le passage d’écoliers.

 

 

 

B) La divergence des intérêts  des échanges

 

 

 

Il y aurait peut-être une naïveté dans cette optimiste harmonie des intérêts par une forme de “main invisible”. Rousseau rappelle cette triste notion de bon sens : la perte de l’un fait presque toujours la prospérité de l’autre” Discours sur l’origine de l’inégalité note 9 Sans aller jusqu’à ce cynisme, il est douteux que les seuls équilibres des échanges suffisent à une organisation sociale.

 

 

 

  1. L’intérêt de l’exploitation, déséquilibre des échanges entre patron et prolétaire.

 

Les intérêts d’un propriétaire et celle d’un travailleur, loin d’être toujours compatibles sont souvent opposés : un esclave est plus rentable qu’un salarié, et tout l’intérêt d’un employeur est de payer le travail du travailleur au prix le plus bas.

 

Telle est l’analyse de Marx

 

Le profit tiré de la production est dépendant du capital constant (machines, bâtiment, etc.) et du capital variable : le salaire de l’ouvrier. Moins le travail est payé cher, plus le profit est grand.  

 

“ La plus-value, c'est-à-dire la partie de la valeur totale des marchandises dans laquelle est incorporé le surtravail, le travail impayé de l'ouvrier, je l'appelle le profit” Marx : Salaires, prix et profit

 

Il y a donc bien dans le monde capitaliste une radicalisation de la lutte des classes.

 

Les producteurs ont tout intérêt à ce que l’échange soit constamment en leur faveur et ont maintenu ce déséquilibre par tous les moyens : répression policière ou militaire des grèves ou importation de main d’œuvre étrangère plus flexible au XIXème siècle en Europe. On pourrait ajouter des formes plus modernes d’infléchir le rapport de force dans le sens du patronat : la délocalisation, c’est à dire exploitation de l’asymétrie de niveaux de vie entre différentes régions du monde et mise en concurrence mondialisée des travailleurs.  Il faut ajouter à ces facteurs le développement des machines qui risque de concurrencer le travail humain dans des proportions indéterminées et accroître encore le déséquilibre entre producteur et travailleur potentiel.

 

 

 

2) la spéculation

 

Elle est souvent condamnée comme un dévoiement de la valeur d’échange de la monnaie. Pour Aristote, le prêt à intérêt est condamné parce qu’il dénature la monnaie, en fait un monstre atteint de démesure qui s’auto engendre et « il est tout à fait normal de haïr le métier d’usurier du fait que son patrimoine lui vient de l’argent lui-même » Aristote. On connaît également la condamnation chrétienne classique

 

On ne peut contester toute activité bancaire, les mécanismes de crédit sont nécessaires au fonctionnement de l’économie réelle. C’est la déconnection entre l’économie réelle et la finance qui peut être délétère, et dont on pourrait difficilement énumérer toutes les conséquences : attractivité de placements purement financiers au détriment d’investissements plus directs dans les entreprises, perturbations crées par la volatilité des marchés, surpondération de l’immobilier par rapport aux activités créatrices de richesse, attraction d’une part excessive des talents mathématiques au détriment des métiers d’ ingénierie et de recherche, etc Le rapport entre les deux était de 1 à 50 en 2007, juste avant la grande crise.

 

Mais le grand problème de l’argent, c’est qu’il n’est pas là où il serait bénéfique : qu’il se concentre là où il ne fait que se générer lui-même. « L’argent, comme le fumier, ne fructifie que si l’on prend soin de l’épandre », disait déjà le philosophe Francis Bacon (1561-1626). Or les richesses se concentrent : le patrimoine des 1% les plus riches a dépassé en 2015 celui des 99% de l’humanité.

 

 

 

3) Le conflit entre individuel et collectif

 

Le bénéfice des échanges ne prend pas en compte les externalités négatives : les entreprises automobiles par exemple ne vont pas payer pour le surcroît de pathologie liées à l’émission de particules fines

 

Plus net encore l’exploitation économique de ressources qui n’appartiennent à personne, ou à tout le monde risque d’être un échange inéquitables mais avec des acteurs indéfinis : ni la mer, ni l’air ne sont des personnalités juridiques, pas plus que ne le sont les générations futures qui risquent pourtant bien d’être spoliées par les pratiques économiques actuelles.

 

 

 

II/ UNE RÉPONSE ÉTHIQUE OU JURIDIQUE À L'INÉGALITÉ DES ÉCHANGES

 

 

 

A) La prise de conscience Éthique,

 

Prise de conscience d’un rapport inédit de l’homme à la nature : Hans Jonas, dans Le principe responsabilité, inverse le rapport de l’homme à son environnement : longtemps l’homme a cru la nature puissante et a pensé que l’homme devait s’en rendre “comme maître et possesseur” selon l’expression Cartésienne. Le pouvoir technologique a rendu la nature “ fragile et menacée” au point de mettre en question, pour la première fois, la survie de l’humanité.

 

A partir de ce constat Jonas change la notion de responsabilité : il ne s’agit plus seulement d’être responsable devant les sujets juridiques existants, mais d’assumer les effets de notre existence technologiquement prédatrice  sur une humanité future. C’est une responsabilité étrange, parce qu’irreciproque et asymétrique ( les humains futures n’ont pas de devoirs envers moi, pas plus qu’ils n’ont de pouvoir) comme celle qui nous lie selon Lévinas, à l’enfant. D’où la formulation au style Kantien d’un nouveau devoir, un nouvel impératif catégorique : Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre” Le Principe responsabilité

 

 

 

B) La réponse juridique

 

Les intérêts des favorisés semblent plus faciles à défendre que les intérêts de l’ensemble de la société.

 

En raison d’un problème d’échelle. Même lorsqu’une juridiction est internationale, la véritable possibilité contraignante d’une loi est nationale

 

Manifeste dans le domaine financier et fiscal c’est ce que montre l’échec des luttes contre l’évasion fiscale. Tant que des paradis fiscaux existeront (ceux que l’on appelle les « passagers clandestins de la mondialisation »), il sera très difficile d’établir dans les états une fiscalisation juste, les nations devront se livrer une concurrence à l’intérieur même parfois d’espace économique commun (comme c’est le cas pour l’union européenne)

 

Manifeste également dans le domaine écologique.

 

La Charte de l'environnement, par exemple,  est un texte de valeur constitutionnelle, intégrée en 2005 dans le bloc de constitutionnalité du droit français, Elle énonce notamment trois grands principes : le principe de prévention, le principe de précaution, et le principe pollueur-payeur. Il est clair que seule une juridiction internationale contraignante pourrait

 

Autre difficulté majeure : il y a une asymétrie des pouvoir d’influence. Non seulement ceux qui sont les plus privilégiés ont accès aux services juridiques les plus pointus, mais ils bénéficient de réseaux d’influences considérables, de lobbys efficaces qui peuvent inciter le politique à proposer des lois en leur faveur.