La conscience est davantage une faculté qu’une idée ou une réalité.

Conséquence : Nécessité d’une description de la conscience.

2 Types de conscience : la conscience immédiate et la conscience réfléchie. Toutes deux sont des rapports du sujet à un objet. => Détermination de ce rapport.

Conséquences pour le sujet lui même lorsqu’il se veut objet de la réflexion.

 

I DESCRIPTION DE LA CONSCIENCE

 

A) Rapport complexe du sujet à l’objet.

 

 

Le préjugé le plus fondamental consiste dans la conviction issu de l'expérience première : on croit ce qu'on voit, et on croit que ce qu'on voit est tel qu'on le voit. C'est cela dont on peut démontrer l'impossibilité. Parce que la conscience du monde est une rencontre entre un sujet et un objet, qu'elle est nécessairement une imbrication réciproque de l'un dans l'autre.

 

1) Construction de l'objet par le sujet

 

  • Nos sens : Nous voyons des phénomènes, pas des choses
  • Les habitudes perceptives, lois inconscientes dont on constate la présence en nous lors d'illusions ou le pari (Merleau Ponty), le fait qu'on ne voit jamais un cube par exemple
  • Le langage, qui détermine les distinctions que l'on peut effectuer
  • Les affects qui déterminent l'orientation de notre conscience, ce que l'on appelle notre attention
  • Nos attentes. cf. dans l'évolution créatrice et les négatités sartriennes : Si en cherchant de la poésie on ne trouve que de la prose, on va constater la distance entre ce que l'on cherchait et ce que l'on trouve, et l'on va percevoir non de la prose, mais une absence de vers.

Conclusion: Il n'y a pas d'objet pur.

 

2) Constitution du sujet par l'expérience des objets

 

Inversement le sujet est formé par ses rencontres avec l’objet, il ne peut y avoir de sujet « pur ». Un sujet qui n’aurait eu aucune expérience du monde extérieur serait purement inconscient. Ne penser à rien est d’ailleurs impossible cf. Husserl « toute conscience est conscience de quelque chose »

 

(C’est ce qui s'appelle en phénoménologie la structure noético-noématique)

 

Il y a donc bien une imbrication réciproque entre le sujet et l'objet. Cependant certaines expériences, qui n'avaient pas pour but cette séparation, en proposent une tentative.

 

 

B/ De la conscience du monde à la conscience de soi : la connaissance que l'on est.

 

Cf.1ère méditation de Descartes

        

Entreprise de Descartes qui consiste à mettre en doute le monde, à se séparer du premier rapport au monde qu’est la confiance

-          Cependant cette entreprise n’a pas pour but premier la mise en évidence de la conscience mais la recherche d’une vérité absolue

-         Problème de cette recherche: impossibilité de trouver un critère de vérité qui soit lui même absolument certain.

-         Autre solution: Tout confronter à un doute et rejeter comme faux tout ce qui n’aura pas été reconnu comme absolument vrai. Remplacer la recherche de la preuve par la mise à l'épreuve du doute maximal.

Nota Bene :

-         Il ne s'agit pas d'un doute au sens commun :

-         Un doute = une indétermination entre le vrai et le faux le doute Cartésien est une décision de rejet radical de tout ce qui n'est pas certain.

- Doute volontaire, méthodique (méthode pour trouver le vrai) radical , provisoire (il n'a pas, comme le doute sceptique sa fin en lui même) et hyperbolique, parce qu'il ne se contente pas d'être un doute "raisonnable" mais qu'il va confronter la certitude recherchée à tout doute imaginable, comme le montre la formule dans le discours de la méthode partie 3 je pensais qu'il fallait [...] que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne resterait point après cela quelque chose [...] qui fut entièrement indubitable.

-   Ce qui résiste absolument au doute, comme le montre Descartes dans les Méditations métaphysiques, Méditation seconde c'est le sujet même du doute.

 

 

 

Descartes montre La certitude absolue est le lien nécessaire entre le fait de penser et le fait d'être.

- Le cogito s'inscrit comme ce qui révèle la conscience comme distance au monde, qui permet de l'interpréter. En effet l'opération cartésienne est une mise à distance des objets du monde par une mise en doute. Là s'inscrit la séparation du sujet pensant et du monde.

Dès que je pense j'ai alors également conscience d'exister. Toute pensée est alors consciente au sens étymologique: elle s'accompagne toujours de la connaissance du fait que j'existe, elle est cum scientia.

 

II LA CONSCIENCE ET LE STATUT DU SUJET

 

A ) Le sujet problématique.

 

1) La croyance dans le sujet

- Confusion cartésienne entre la conscience de soi et la connaissance de soi : Connaître que je suis ce n’est pas connaître ce que je suis.

- Ce que Descartes admet quand il passe du «  je pense donc je suis » au « je suis une chose pensante » c’est l’identité et la permanence du sujet.

- identité du sujet est problématique

 

2) Le problème de l’identité du sujet.

 - Elle est nécessaire pour penser: je dois pouvoir unir mes perceptions ou mes idées dans ma conscience pour pouvoir les traiter

- Elle est admise par le sens commun: L’expression même « j’ai changé » postule paradoxalement la permanence du sujet. Ca ne signifie pas qu’elle recouvre une identité indubitablement réelle.

- Elle n’est cependant pas universelle: (Cf. rite de passage dans certaines tribus l’homme actuel n’a rien de commun avec l’enfant mort lors de son rite d’initiation.)

- Elle n’est pas non plus constante: L’enfant ne se saisit pas comme une entité unique immédiatement, il ne saisit pas les adultes comme des entités uniques ( cf. mère qui punit et qui caresse = 2 personnes cf. les contes) Parce qu’il ne parvient pas à effectuer la synthèse entre tous les aspects de sa personnalité, toutes ses représentations ( schizophrénie ) " J’ai connu que notre nature n'était qu'un perpétuel changement, et je n'ai pas changé depuis, et si je changeais je confirmerais mon opinion". Pascal pensées", Br. 375in La vérité

 

- L'enfant n'entrevoit que des états: Lui en colère, triste ou content. Il n'a pas encore effectué l'opération intellectuelle qui consiste à ramener tous ses états à une unité, à un sujet.

D'ailleurs lorsqu'il effectue cette opération, un changement essentiel se produit. Kant disait qu'auparavant il ne faisait que se sentir et que maintenant il se pense. Mais cela ne détermine pas qu'il soit ce que laisse supposer l'emploi constant du sujet "je", c'est à dire un être au sens fort. On ne doit pas confondre le constat d'un acte, l'acte intellectuel de ramener la diversité à une unité, et un être; confondre un acte de la conscience avec la certitdue de la possession d'une identité.

C'est pour cela que Kant dit que le "je" du "je pense" n'est pas le même que le "je" du "je suis".

 

 

3) confirmation par le sentiment.

Changement des sentiments du sujet : "le temps guérit les douleurs et les querelles parce qu'on change, on n'est plus la même personne" Br 122

Changement de l'objet des sentiments:  La personne est évanescente parce que réduite à des seules qualités variables: On pourrait toujours penser par exemple, que l'on aime une personne. Mais Pascal souligne: "On n'aime jamais une personne mais seulement des qualités". Pensées (323 Brunschvicg ) Précision discutable du propos. Cf.

 

 

4) statut du sujet pensant

Le statut du je ne correspond pas à une personne mais à un acte, l’acte d’effectuer une synthèse dans une diversité: «  Ce n'est que parce que je puis saisir en une seule conscience le divers de ces représentations que je les nomme, toutes, mes représentations » Kant Critique de la raison pure, I, 1ère division , II, 1ère section § 16

 Et c'est bien la conscience qui opère cette synthèse, c'est pour cela que la conscience de soi accompagne toujours la conscience du monde.

 

B) Confirmation existentielle de la complexité du sujet

 

1) Dualité de l'esprit

 

 

-   Le sujet peut se prendre lui même pour objet, dans une structure complexe, parce que ce seront ses rencontres avec le monde qu’il prendra pour objet. C’est ce qu’on appelle la conscience réfléchie, qui revient sur le sujet de la conscience.

-         C’est ce qui permet à l’homme une distance par rapport à lui même :

Les choses sont simples, elles ne sont que ce qu’elles sont. Les animaux ne donnent que des signes du sentiment qu’ils ont du monde, pas de la façon dont ils le pensent . Comme le dit Hegel. « L'homme, parce qu'il est esprit, a une double existence; Il existe d'une part au même titre que les choses de la nature, mais d'autre part il existe aussi pour soi, il se contemple, se représente à lui-même, se pense et n'est esprit que par cette activité qui constitue un être pour soi. » Hegel Esthétique   Signe: Le fait que l’homme se fait toujours lui-même qu’il n’est pas un produit naturel «  L’homme ne veut jamais rester tel que la nature l’a fait » Hegel Cf. maquillage tatouage etc.   Reconnaissance avec l’art

En conséquence, l'expression être soi devient l'expression d'un projet beaucoup plus que d'un constat, et le verbe être est ici un verbe d'action beaucoup plus qu'un verbe d'état.

Il est d’ailleurs une limite de cette mise à distance de l’homme par rapport à lui même, et par rapport au monde, c’est le doute.

 

2) complexité du "je suis"

-         Formulation commune de l’identité du sujet: je suis ce que je suis

-         La question de ce que je suis n’est pas une question simple:

-          Impossible détermination du sujet comme d’une intériorité que je pourrais décrire.

-          C’est une erreur de déterminer la conscience comme une identité de soi à soi : «  L’être de la conscience ne coïncide pas avec lui même dans une adéquation plénière » Sartre, L’être et le néant

-          Tout acte de conscience réfléchie revient sur un sujet réfléchissant non pas sur un objet: comme je ne peux pas être à la fois sujet et objet, la connaissance de soi par soi ne peut être une connaissance objective. «  livré à ses seules ressources, l’effort réflexif vers le dédoublement aboutit à l’échec, je suis toujours ressaisi par moi » SartreExemple: La tristesse, la conscience de tristesse n’est jamais le simple constat d’une tristesse qui serait objective: le simple fait de me savoir triste peut altérer ma tristesse, le regard sur moi peut varier, être complaisant ou volontaire

Même chose avec la croyance «  la croyance est conscience de croyance ne saurait en aucun cas être pris pour un jugement d'identité » Sartre

 

 

3) La mauvaise foi

 

L'affirmation du "je suis ce que je suis" correspond alors à une affirmation fausse, à l'abdication du caractère mobile de la conscience, à une mauvaise foi, une colle de la conscience. Dire je suis ce que je suis c'est affirmer que nos actes ou nos paroles sont le résultat d'un être que nous aurions, non d'un acte que nous ferions. C'est alors oublier que "être soi" est un verbe d'action, non un verbe d'état, une quête plus que la possession tranquille d'une identité. Sartre prend un exemple de mauvaise foi : le garçon de café ( Cf. Textes sur la Conscience). On peut également considérer des exemples de cette structure fondamentale de la conscience dans la littérature. C'est ce qui permet peut-être de faire une différence entre la mauvaise foi et l'hypocrisie dans le dialogue entre Célimène et Arsinoé extrait de la pièce de Molière Le misanthrope

 

 

C) La critique du moi

Le moi et l’ego apparaît alors comme ce qui est à l’origine de l’injustice de l’homme, en ce qu’il se privilégie toujours. C’est le sens de la pensée de Pascal qui affirme « le moi est haïssable »455. Et il l’est surtout parce qu’il veut se faire le centre de tout.

De manière moins dramatique et moins chrétienne, la critique du moi est constante dans la philosophie, qu’elle soit occidentale ou orientale. Il est cependant rare que l’on aille jusqu’à la condamnation morale du moi, comme chez Pascal. Kant admet une « estime raisonnable de soi »

Le moi est souvent considéré comme un problème et la source des illusions, « C’est la dualité qui est la cause de la souffrance et du malheur. Et à la source de cette dualité se trouve le « je » : percevoir le « je » comme séparé et coupé de l’autre ! » Samvi Prajnânpad. Mais ce n’est pas sa destruction qui est recommandé, plutôt sa dilution dans l’acceptation du tout. C’est ainsi qu’on pourrait comprendre cette formulation étrangement bouddhiste dans le Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche "En vérité, l'homme est un fleuve impur. Il faut être devenu océan pour pouvoir sans se salir, recevoir un fleuve impur"

 

 

III LA VALEUR DE LA CONSCIENCE

 

A/ Grandeur et misère de l’homme

 

1) grandeur du discours sur le monde

 

- La conscience est certes une grandeur: On a vu que l'homme était par elle autre chose qu'un simple vivant, parce qu'il pouvait prendre ses distances avec le monde, le comprendre et l'interpréter

- La conscience prend en considération la question du sens ( distinguer de l’explication qui détermine les causes d’un phénomène)

- La conquête, non immédiate d'ailleurs, de la conscience dit Kant élève l'homme: elle en fait «  un être entièrement différent par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison. » Anthropologie du point de vue pragmatique

 

 

2) Lien entre conscience assumée et philosophie

-         La conscience instaurant la dignité de l'homme instaure donc aussi une obligation:

-          A ce titre distinguer la conscience immédiate et la conscience réfléchie; la conscience qui accompagne mes actes comme un témoin muet et le retour sur ces actes pour les juger ou les déterminer.

Si le fait de s'interroger, de chercher à comprendre le monde constitue la dignité de l'homme, on ne peut assumer son humanité sans prendre en compte ce questionnement sans «  se poser de question »

La conscience, par l'espace qu'elle instaure apparaît alors comme la condition de possibilité de la philosophie.

 

 

3) Valeur de la conscience de soi

 

- Conscience de ses actes et de leurs conséquences, => responsabilité

- Conscience de ses actes passés et de nos motivations = authenticité, ne pas s’illusionner sur soi, intérêt des déconstructeurs, moralistes du XVIIème par exemple La Bruyère ou Chamfort et Nietzsche, ceux qui repèrent dans la compassion par exemple, la possible satisfaction d’un sentiment de supériorité.

 

A ce titre l'attitude de Socrate est éclairante: Il ne demande jamais un savoir mais une prise de conscience: L'interlocuteur Socratique n'acquiert pas un savoir transmis, il sait qu'il ne sait pas, il parvient à une prise de conscience: «  la connaissance de soi même consiste à savoir ce qu'on sait et ce qu'on ne sait pas ». Platon Charmide 167a

L'apparente modestie de Socrate, lorsqu'il affirme que son seul savoir consiste à savoir qu'il ne sait pas est en fait l'affirmation d'une supériorité de la prise de conscience sur le simple savoir. Cependant ce constat n'est pas fondateur. Il est certes important de savoir qu'on ne sait pas, mais il faudrait aussi savoir ce qu'on sait.

 

 

4) La misère de l’homme

La conscience peut cependant marquer également la misère de l'homme:

-         Elle fait de l'homme un être à part, "de trop" dirait Sartre, il n'a pas comme l'animal, le guide sûr de l'instinct.

-          D'autre part la conscience est ce qui permet d'être le seul animal qui sait qu'il va mourir, elle donne à l'homme la dimension dérisoire de sa place "entre deux infinis "dit Pascal, poussière éphémère dans l'espace éternel.

C'est cette ambivalence que note Pascal: «  C'est être misérable que de se connaître misérable; mais c'est être grand que de connaître qu'on est misérable »

L'avantage est donc laissé à la grandeur:   « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de al nature; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser: une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien » Pascal Pensées 348

 

C/ L’ambiguïté de la conscience morale

 

On pourrait considérer la conscience morale comme un guide: «  Conscience, instinct divin, juge infaillible du bien et du mal » Rousseau

Kant parle également d’un fait de la raison en parlant de la conscience morale.

- Cependant dans la conscience morale on peut avoir affaire à un retour réflexif très incomplet sur la valeur de ses principes:

On peut convoquer le juge et se demander «  est-ce que cela est bien ? » mais cela peut nous laisser enfermé dans les principes non interrogés ( cf. l’aspect mesquin du «  j’ai ma conscience pour moi » )

- De plus lorsque ces principes ne sont pas interrogés, ils pourraient avoir une origine que j’ignore, et l’obéissance à ces principes eux mêmes pourraient être de différentes modalités, ce qui pourrait introduire un doute dans la conscience:

«  votre jugement  « ceci est bien » a une genèse dans vos instincts (...), vos penchants et vos répugnances, vos expériences et vos inexpériences; « Comment ce jugement est-il né ? » C’est une question que vous devez vous poser, et, aussitôt après, celle-ci: «  qu’est-ce exactement qui me pousse à obéir à ce jugement ? » Car vous pouvez suivre son ordre comme un brave soldat qui entend la voix de son chef. Ou comme une femme qui aime celui qui commande. Ou encore comme un flatteur, un lâche qui a peur de son maître. Ou comme un imbécile qui écoute parce qu’il n’a rien à objecter. » Nietzsche, Le gai savoir, § 335

 

 CONCLUSION

La conscience introduit des le premier examen, un rapport complexe entre le sujet et les objets dont il a conscience. La conscience du monde n'est pas l'appréhension de la réalité mais une rencontre. On peut par expérience du doute refuser tout objet de conscience et parvenir à la seule conscience de soi. La conscience s'atteint elle-même et le sujet s'avère indubitable. Il y a cependant loin de la conscience de soi a la connaissance de soi: le sujet constant et permanent que nous croyons être semble fragile, inconstant, et a plutôt le caractère d'une fonction que l'évidence d'un être. D'ailleurs toute conscience de soi altère ce que l'on est, et la prétention a être devient caractéristique d'une mauvaise foi. La conscience est donc l'idéal de maintien d'une vigilance à l'égard de soi et du monde, ce qui implique de reconnaitre notre petitesse et la misère de notre mortalité. La conscience morale par ailleurs, qui semble une évidence, recèle (cache) une ambiguïté qui réclame un examen plus approfondi de ce que peut signifier la bonne ou la mauvaise conscience.