INTERPRÉTATION (2015)

 

 

I/ LA COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION

 

A) La promotion de la compréhension par rapport à l’interprétation

Le premier rapport à la réalité est un rapport inadéquat, le monde est vécu comme une réalité mystérieuse qui envoie des messages, et ses messages l’homme doit les interpréter : une tempête est le signe de la colère d’un Dieu etc.

Ce rapport au monde, magique, est traversé d’interprétation, il est préférable de lui substituer une compréhension adéquate des causes des phénomènes. C’est ce que Marcel Gauchet à la suite de Max Weber nomme le désenchantement du monde.

Descartes, à la suite de Gallilée a voulu soumettre le monde à la raison. "Le monde est écrit en langage mathématique" dit Gallilée.  Ce que l’on nomme encore un esprit cartésien, qui consiste dans la possibilité de renoncer aux considérations magiques. Descartes poussa même cet objectif jusqu’à vouloir rationaliser le vivant à outrance, telle est la théorie du « corps-machine »

 

 

B) Le caractère interprétatif de toute science

L’idée d’une science objective doit être abandonné, il ne s’agit pas de déterminer objectivement le monde. Kant a déjà montré que la compréhension que nous avions du monde était une compréhension humaine, une « logicisation » du monde. Dans un jugement scientifique et déterminant nous soumettons la réalité à la logique qui est la nôtre.

Une théorie scientifique n’est pas alors une « explication du monde » au sens où l’entendait Dilthey, c’est-à-dire la détermination exacte des causes des phénomènes, c’est une interprétation adéquate du monde. Duhem disait " Une théorie n'est pas une explication. C'est un système de propositions mathématiques, déduites d'un petit nombre de principes, qui ont pour but de représenter aussi simplement, aussi complètement et aussi exactement que possible, un ensemble de lois expérimentales. "  DUHEM: La théorie physique, son objet et sa structure

De façon plus simple Nietzsche dénonce « l’objectivité » absolue de la science : "Non point " connaître ", mais schématiser, - imposer au chaos assez de régularité et de formes pour satisfaire notre besoin pratique" Nietzsche La volonté de puissance L.3 § 272

De façon plus synthétique (et avec une référence moins suspecte) Nietzsche dit « non, il n’y a précisément pas de faits, mais que des interprétations » Fragments posthumes fin 1886 – printemps 1887 7

Il faut certes distinguer l’interprétation sauvage et l’interprétation pertinente, mais il n’en demeure pas moins que la mathématisation du monde, qui est à l’œuvre dans les sciences, constitue une interprétation du monde.

Considérer l’interprétation correctement consisterait donc dans le  caractère adéquat ou non de l’interprétation.

 

II/ LA COMPREHENSION ADEQUATE DE LA REALITE

 

A) Le délire d’interprétation

 

1) La paranoïa

Dans le délire d’interprétation il s’agit de considérer l’ensemble de la réalité sous un angle particulier. Très souvent il s’agit de ramener (comme le scientifique le fait, mais lui de façon adéquate), l’ensemble des faits anodins sous une cause unique et délirante.

Très souvent la réalité est interprétée en fonction des désirs et des peurs du sujet.

Le paranoïaque par exemple va considérer l’ensemble de la réalité sous l’angle de la volonté de lui nuire Rousseau en donne un bon exemple dans Les confessions, (cf Textes sur La Passion) lorsqu’il suppose un complot des jésuites pour empêcher la sortie de son livre.

 

2) L’astrologie

C’est un exemple typique de distinction entre l’interprétation adéquate et l’interprétation inadéquate :

L’astronomie considère le mouvement des étoiles selon des lois scientifique, elle a une part d’interprétation. Les astrophysiciens reconnaissent que les théories mathématiques qui leur permettent de comprendre les mouvements stellaires, ont une part d’incertitude, qu’ils sont une mathématisation du réel, c’est même cette compréhension  qui marque la maturité de la science moderne. C’est ce que dit Einstein "Les concepts physiques sont des créations libres de l'esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. » L’évolution des idées en physique (1936)

L’astrologie en revanche part de deux principes : il s’agit de considérer la position de toutes les planètes à partir d’un individu, ce n’est plus du géocentrisme mais de l’égocentrisme appliqué à l’observation stellaire. Il s’agit ensuite de considérer des rapports entre les noms donnés aux planètes et le caractère de l’individu.

Même si l’astrologie peut avoir une certaine richesse poétique, son adéquation au réel semble plus proche du délire d’interprétation que de la science.

 

B) L’interprétation adéquate

 

1) Le rejet de l’illusion.

 

Ce qui fait le caractère adéquat de l’interprétation va être l’inverse de l’interprétation délirante : l’oubli du sujet, ou la méfiance à l’égard de soi.

La maturité désigne chez Freud la prise en compte de la réalité, et donc l’oubli progressif de ses propres désirs. C’est en cela que l’herméneutique scientifique et la mathématisation du monde représente un progrès considérable dans la maturité de la connaissance humaine. La tendance humaine est à l’enchantement du monde, et à la projection de ses désirs.
L’interprétation du monde sera d’autant plus adéquate que le sujet sera capable de s’oublier lui-même « une vérité consolante doit être vérifiée deux fois » dit Jean Rostand. L’amoureux de la vérité est celui qui va toujours soupçonner sa tendance à vouloir comme le dit en quelque sorte Freud dans l’avenir d’une illusion à prendre ses désirs pour des réalités.

 

2) La psychanalyse comme interprétation adéquate.

Il ne s’agit pas de considérer que la psychanalyse est une science, et ce pour deux raisons : d’abord elle considère un objet singulier, un individu en particulier, ensuite elle ne correspond pas au critère Popperien de la falsifiabilité.

En revanche, elle rend nécessaire l’interprétation en vertu d’un sens caché de notre vie psychique. Le ressort de cet échappement du sens serait le refoulement : notre vie psychique nous serait difficilement accessible parce que une structure interne à notre psychique, le surmoi (qui figure l’intériorisation des injonctions et interdits parentaux et sociaux), empêcherait l’accès à une grande partie de nos pulsions. L’interprétation serait donc à la fois légitime et nécessaire pour se comprendre.
La psychanalyse doit donc toujours considérer l’individu particulier, et parfois changer d’interprétation en fonction de l’analysant. A ce titre il n’y a pas de « bonne » ou de « mauvaise » interprétation d’un rêve, il y en a seulement de plus ou moins pertinentes, qui permettront davantage à l’analysant de remplacer la brutalité d’une souffrance par la cohérence d’un discours.

Dans les sciences comme dans les disciplines interprétatives, l’interprétation est d’autant plus correcte qu’elle est consciente d’elle-même.

 

 

III/ L’INTERPRETATION REVENDIQUEE / L’EXEGESE

 

A) L’interprétation comme pouvoir

Une interprétation considère qu’il y a un rapport autorisé à un texte, et qu’il faut une autorité pour interpréter ce texte. C’est dans le contexte religieux que le rapport à l’autorité est le plus crucial, c’est toute la querelle entre les catholiques et les protestants.

Selon les catholiques, c’est l’Eglise qui se réserve le droit à l’interprétation correcte. Toute interprétation contraire des textes est considérée comme une hérésie.

L’arianisme, par exemple, considérait que le Christ ne pouvait être la même personne que Dieu le père, cette doctrine a été condamnée comme hérétique au concile de Nicée en 325

Toute contestation du pouvoir religieux est également considéré comme une hérésie, donc passible du bûcher : Par exemple Andréani a été brûlé vif avec sa femme et sa fille sur la place de Pise par ordre du pape Grégoire XIII (1572), pour avoir critiqué le contraste entre le message du Christ et le luxe des prélats.

L’exégèse risque donc d’aboutir à la considération d’une autorité seule apte à interpréter un texte sacré, et d’aboutir à des dérives autoritaires, comme ce fut le cas lorsque l’Eglise avait un pouvoir sur la société

 

B) La référence à une interprétation unique du texte

La considération protestante suppose qu’il n’y a pas besoin d’intermédiaire : « Le point de vue de Luther était à peu près le suivant : l’Ecriture sainte est sui ipusus interpretationes. On n’a pas besoin de tradition pour en acquérir une juste compréhension, pas plus qu’on a besoin d’un art de l’interprétation dans le style de l’ancienne doctrine du quadruple sens de l’écriture, car le libellé de l’Ecriture comporte un sens univoque, le sens litteralis, qui se laisse comprendre à partir d’elle ». Hans Georg Gadamer.

Le problème consiste dans le fait que n’importe quelle interprétation est possible, même la plus intransigeante et la plus violente.

Les musulmans sont confrontés au même problème, en l’absence d’une autorité religieuse, certains sont tentés par une approche littérale, peut-être encore plus dangereuse.

Dans le domaine de l’interprétation des textes de référence il s’agit de se frayer un chemin entre deux écueils : l’autoritarisme d’une instance capable seule de déterminer le sens d’un texte, et l’indétermination exégétique qui laisserait la voie à des interprétations dangereuses.

 

 

IV/ L’INTERPRETATION CREATRICE

 

A) La recherche du sens

 

1) L’herméneutique et l’exégèse des textes

La lecture des textes sacrés ou non, laisse la possibilité de déterminer dans ce qui s’est dit un sens, c’est-à-dire une pertinence pour des réalités humaines. Les grands textes de l’histoire humaine, les mythes, les contes, doivent être considérés non plus sous l’angle de leur vérité ou de leur fausseté, mais sous l’angle du l’aide qu’ils peuvent nous apporter dans la compréhension de notre existence.

La bêtise religieuse consiste à vouloir sans cesse considérer un sens littéral, il est préférable de faire appel à une herméneutique justement :

Il est certain qu’il n’y eut pas un premier homme et une première femme, mais le mythe d’Adam et Eve a encore du sens. De même il est fort improbable qu’un Titan ait donné le feu aux hommes, mais le mythe de Prométhée est toujours pertinent, peut encore receler une richesse d’interprétation dans notre modernité.

De même dans les contes et les traditions populaires, il est possible de considérer des interprétations toujours pertinentes et riches : Bruno Bettelheim montre dans cette pertinence dans la Psychanalyse des contes de fées. De même Clément Rosset réinterprète de façon très riche le conte de Barbe Bleue.

Ainsi comme le montre Gadamer, il y a toujours une historicité de l’interprétation.  

 

2) La réinterprétation

La lecture des textes littéraires, offre aussi la possibilité d’une interprétation toujours nouvelle. Il s’agit parfois, dans un texte littéraire même ancien, de trouver une situation inédite qui permettra une meilleure compréhension de notre situation.

 

B) L’interprétation créatrice

 

1) L’art comme interprétation du monde

 Toute création correspond à une interprétation du monde, à la détermination d’un sens là où il n’y en aurait pas a priori. Demeure alors ambivalente la part du sujet, de l’artiste, soit qu’il transpose sa subjectivité sur le monde, et puisse l’interpréter en fonction de cette subjectivité, soit que l’artiste tente de « laisser la chose libre » comme dirait Heidegger, c’est-à-dire tente de s’oublier lui-même pour que son interprétation laisse davantage émerger la présence de l’objet.

Pour Gilles Deleuze  " En art, et en peinture comme en musique, il ne s'agit pas de reproduire ou d'inventer des formes, mais de capter des forces. C'est même par là qu'aucun art n'est figuratif. La célèbre formule de Klee " non pas rendre le visible mais rendre visible ", ne signifie pas autre chose. La tâche de la peinture est définie comme la tentative de rendre visibles des forces qui ne le sont pas. " (...) Et n'est‑ce pas le génie de Cézanne, avoir subordonné tous les moyens de la peinture à cette tâche : rendre visibles la force de plissement des montagnes, la force de germination de la pomme, la force thermique d'un paysage... etc. ? Et Van Gogh, Van Gogh a même inventé des forces inconnues, la force inouïe d'une graine de tournesol. "( G. Deleuze, Logique de la sensation, La Différence, Paris, 1981, p. 39‑40)

 

2) La création dans l’interprétation des œuvre elles-mêmes.

Elle se joue lorsqu’un artiste est confronté à une œuvre qui ne nécessite pas une lecture, mais bien une interprétation, c’est le cas de la musique ou du théâtre. L’artiste est alors confronté à la même interrogation. Il a certes à servir une œuvre, mais il doit également considérer quelle part de sa subjectivité il va mettre dans l’expression de l’œuvre qu’il joue